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University of Ottawa

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APERÇU D'UNE HISTOIRE

DE LA

LANGUE GRECQUE

OUVRAGES DU MEME AUTEUR: PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE

Caractères généraux des langues germaniques, i vol. in-i6, broché. 5 fr.

Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, 5'' édition corrigée et augmentée, i vol. in-8, broché f en préparation.)

A. MEILLET

PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANGE DIRECTEUR d'ÉTUDES A l'ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES

APERÇU D'UNE HISTOIRE

DE LA

LANGUE GRECQUE

2 EDITION REVUE ET CORRIGEE

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1920

Tous droits de traduction, de reproduction

et d'adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Hachette 1920.

A MICHEL BRÉAL

RESPECTUEUX HOMMAGE

A. M.

1

AVANT-PROPOS DE LA i'* ÉDITION

Tous les travaux récents sur l'évolution des langues à l'époque histo- rique ont abouti à montrer que le développement linguistique est chose complexe. A lire les manuels de linguistique historique, on a encore trop souvent l'illusion que tout se passe comme si la langue se transmettait purement et simplement de génération en génération, et comme si tous les changements résultaient de cette transmission constamment renouve- lée. En fait, on sait maintenant que les sujets parlants appartenant à un groupe empruntent constamment le parler d'un groupe social voisin et que des « emprunts » de toutes sortes se superposent au parler maternel de chaque sujet, que souvent même des groupes entiers changent de langue. Il n'y a guère d'hommes qui ne se soucient de parler le « beau langage » de leur temps et qui ne soient prêts à abandonner pour un parler plus prestigieux celui de leurs ancêtres. Il résulte de tantôt des innovations de détail et tantôt des changements de langue complets ; mais sans cesse on imite la manière des gens qui sont censés « bien parler » .

Pour les périodes préhistoriques de l'évolution des langues, on est libre de croire à un développement linéaire simple : les données manquent ; mais à juger des périodes anciennes par ce que l'on peut observer en fait, il est devenu impossible de raisonner comme si le développement linguis- tique avait ce caractère de simplicité. Qu'il s'agisse de périodes préhis- toriques, ou de langues historiquement attestées, toute explication linguistique comporte la considération de faits multiples, et l'on ne peut comprendre l'évolution d'une langue qu'en tenant compte des situations historiques et des conditions sociales cette langue s'est développée. Comme l'a toujours indiqué M. Bréal, le langage n'a pas son principe de développement en lui-même. Les changements qui s'y produisent sont commandés en grande partie par des faits qui lui sont extérieurs.

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Vm AVANT-PROPOS

Parmi les anciennes langues indo-européennes, il n'y en a aucune cette vérité apparaisse en plus grande évidence que le grec. La langue grecque est connue par des documents qui sont parmi les plus anciens du groupe indo-européen ; seul, le groupe indo-iranien en offre qui sont d'une date aussi haute. De plus, ces documents sont variés ; ils appartiennent à des dialectes très divers, s'étendent sur une longue période de temps et permettent de suivre en quelque mesure l'évolution des faits linguistiques. Chaque genre littéraire a sa langue propre. Et, d'autre part, il existe sur l'histoire des Grecs des données relativement précises, dont il n'y a pas l'équivalent dans l'Inde, ni même dans l'Iran. Sur un espace de temps qui atteint maintenant près de trois mille ans, on a le moyen de suivre approximativement les manières infiniment diverses dont a évolué une langue indo-européenne. Bien qu'on soit loin de connaître le détail des faits, que beaucoup de choses échappent et bien qu'il ait fallu, dans un exposé bref et très général comme celui-ci, se borner aux traits essentiels, on verra combien cette évolution est complexe, combien de fois des Grecs ont changé de parler, combien ils ont fait d'emprunts au parler les uns des autres, et combien la différenciation ou l'unification de la langue est déterminée par des circonstances extérieures au langage : les Grecs ont été amenés constamment à choisir une manière commune de parler et à la préférer au vieux parler de la cité.

Un grand travail a été fait dans les dernières années sur l'histoire de la langue grecque. La comparaison a été minutieusement poursuivie avec les autres langues indo-européennes. Les textes littéraires conservés ont été rapprochés les uns des autres, et l'on a fixé l'histoire des principaux faits linguistiques qu'ils présentent. Les inscriptions, étudiées avec soin, ont fourni des documents authentiques, grâce auxquels on a pu situer à leur place historique et géographique les données fournies par les textes. Les papyrus sont venus donner une idée de la langue courante de l'époque hellénistique, et ont, depuis M. Deissmann, permis par comparaison d'uti- liser certains textes littéraires. Ces recherches ne sont pas achevées, et l'on est loin d'avoir tiré des données connues tout ce qu'elles peuvent fournir. Mais il semble qu'on puisse marquer dès maintenant les lignes principales du développement sans risquer de se tromper autrement que dans le détail.

Il faut avouer que les Français n'ont pris à cette enquête qu'une trop petite part. On a vite fait de compter les travaux originaux et utiles publiés par des Français sur l'histoire de la langue grecque. L'objet du présent ouvrage est d'abord de montrer, par un exemple illustre, quelle a été la complexité du développement des langues indo-européennes, et comment des actions extérieures interviennent dans l'évolution du langage. Le grec fournit au linguiste un objet d'observation aussi intéressant qu'à l'ama-

AVANT-PROPOS IX

teur de belles lettres, et, de même que l'on ne saurait étudier l'histoire des littératures de FEurope sans connaître la littérature grecque dont toutes ont subi l'influence, l'action de la langue grecque se retrouve dans beaucoup de traits des langues modernes : le vocabulaire abstrait de toutes les langues modernes de l'Europe a ses premiers modèles dans le vocabu- laire des philosophes et des savants helléniques, soit directement, soit par l'intermédiaire des écrivains latins qui ont reçu leur éducation de maîtres grecs. On souhaite que les pages qui suivent inspirent à quelques jeunes gens le désir de poursuivre des recherches intéressantes entre toutes.

La bibliographie qui suit, toute linguistique, donne les titres des princi- paux ouvrages dont on s'est servi pour composer cet Aperçu et fournira le moyen de compléter aisément les indications données. On devra y joindre les ouvrages sur l'histoire et sur la littérature grecques, qu'il serait super- flu d'énumérer. Mais la pensée de M. U. von Wilamowitz-Moellendorff se retrouvera trop souvent dans ce livre pour qu'on ne signale pas particu- lièrement ses ouvrages à l'attention des lecteurs curieux de l'histoire de la langue.

1913.

AVANT-PROPOS DE LA 2' EDITION

Pour cette seconde édition, le livre n'a été corrigé que dans le détail. Mais on s'est efl'orcé de le mettre au courant, de le compléter, de l'amé- liorer, et surtout d'en mettre les idées en meilleure évidence. Il n'y a presque pas une page qui n'ait été modifiée.

Mai 1920.

BIBLIOGRAPHIE

Les ouvrages sur l'histoire de la langue grecque sont nombreux, et il ne saurait être question de les énumérer tous. Il suffira d'en indiquer un certain nombre, parmi les plus récents ; les indications bibliographiques offertes permettront aisément de compléter ce qui est donné ici.

Pour la grammaire comparée générale, dont la grammaire comparée du grec n'est qu'une partie, on dispose du grand Grundriss der vergUichen- den Grammatik de M. Brugmann et de \a Kurie vergleichendc Grammatik du même auteur, celle-ci traduite en français, sous le titre à^ Abrégé de grammaire comparée (Paris 1906) ; de la Grammaire comparée du grec et du latin de V, Henry (Paris, 6" édition, 1908); de V Introduction à la grammaire comparée des langues indo- européennes de l'auteur du présent ouvrage (Paris, [\^ édition, I9i5; on prépare une nouvelle édition).

Pour la préhistoire du grec, on a trois exposés : G. Meyer, Griechische Grammatik, 3* édition, Leipzig, 1896; ouvrage maintenant un peu vieilli, mais qui présente une grande richesse de faits, et qu'il serait utile de remettre au point et de pourvoir d'une syntaxe. K. Brugmann, Griechische Grammatik, 3' édition, Munich, 1900 ; systématique, mesuré et solide; la k^ édition mise au courant par Thumb, a paru en igiS. H. HiRT, Griechische Laut-und Formenlehre, 2* édition (très augmentée et améliorée), 1912, Heidelberg. L'ouvrage de D. Pezzi, La lingua greca antica, 1888, est naturellement vieilli.

On trouvera beaucoup de faits dans R. Wagner, Griechische Grammatik (fait partie du volume II des Gnind^iige der klassischen Philologie, Stuttgart, 1908) et dans le Manuel des études grecques et latines du P. Laurand, Paris_, 191 7-1920.

L'histoire générale du grec a été exposée, d'une manière sommaire, mais avec une connaissance profonde du sujet, par M. Wackernagel dans

XII BIBLIOGRAPHIE

Die Kultiir der Gegenwart, de Hinneberg, vol. I (2* édition, 1907), et d'une manière plus détaillée et excellente par deux autres linguistes :

Kretsghmer, dans VEinleitung in die Aller tumswissenschaft de Gercke et Norden (Leipzig, 1910; 2*^ édition, 1912), vol. I.

0. Hoffmann, Geschichte der griechischen Sprache, I. Bis zum Ausgange der klassischenZeit. Berlin-Leipzig (collection Gôschen), 2* édition, 1916.

La principale grammaire descriptive du grec est celle de Kûhner, dont le premier volume (Phonétique et Morphologie) a été revu pour la 3^ édition par Blass (1890-1892), et le second (Syntaxe) par Gerth (1898- 190/i). Ce livre renferme une grande abondance de faits ; les indications de grammaire comparée du i*"" volume sont dénuées de valeur.

Sur l'atlique en particulier, on a un recueil précieux :

MeisterhAns-Schwyzer, Grammatik der attischen Inschriften, 3* édition, 1900.

Sur Taccentuation :

J. Vendryes, Traité d'accentuation grecque, Paris, 190/i (avec des notions de grammaire comparée). -

En ce qui concerne les langues voisines du domaine grec, on trouvera l'essentiel de ce que l'on sait dans :

Kretsghmer, Einleitung in die Geschichte der griechischen Sprache, Gœttingue, 1896 (livre fondamental).

HiRT, Die Indogcrmanen, Strasbourg, 1905-1907.

A. FiCK, Vorgricchischè Ortsnainen, Gœttingue, 1905.

0. Hoffmann, Die Makedonen, Gœttingue, 1906.

Les dictionnaires étymologiques sont :

G. GuRTius, Grund^fige der griechischen Etymologie, 5* édition, Leipzig, 1879 (vieilli).

Prellwitz, Etymologisches Wôrterbuch der griechischen Sprache, 2* édition, Gœttingue, 1906.

BoisACQ, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris et Hei- delberg, 1907-1916 (plus développé, au courant ; riche bibliographie).

Ces trois derniers ouvrages sont commodes à consulter et fournissent l'état actuel des connaissances ; on n'en saurait dire autant du volumineux Handhuch der griechischen Etymologic de Léo Meyer (Leipzig, 1901 et suiv.).

Le remarquable Grieksch Woordenboek de M. F. Mûller (Groningae et la Haye, 1920) comporte une partie étymologique brève, mais correcte, précise, savoureuse.

Sur la formation des mots, voyez l'exposé, un peu sec et sommaire, mais substantiel, de Debrunner^ Griechische Worthildungslehre, Heidelberg,

1917-

Sur les noms propres, on a :

Figk-Bechtel, Die griechischen Personennamen, Gœttingue, 189^.

i

BIBLIOGRAPHIE XIII

Sur les dialectes, on consultera :

Meister, Die griechischen Dialekte auf Gnindlage von Ahrens Werh dargestellt, 1889611892 (inacheyé; seulement Tarcado-cypriote, le lesbien, le thessalien et le béotien).

0. Hoffmann, Die griechischen Dialekte, Gœttingue, 1 891-1898 (ina- chevé ; les trois volumes parus renferment la description de l'arcado- cypriote, du lesbien et du thessalien et la phonétique de l'ionien).

BoisACQ, Les dialectes doriens, Paris et Liège 1891.

Et surtout deux excellents manuels :

Thumb, Handbuch der griechischen Dialekte, Heidelberg, 1909 (avec une très riche bibliographie).

BucK, Introduction ta the study ofthe greek dialects, Chicago et Londres,

1910-

Il existe un grand recueil d'inscriptions fait au point de vue de l'étude

des dialectes :

CoLLiTz, Sanimliing der griechischen Dialektinschriften, Gœttingue, 1884-1915, avec de copieux index. Pour les inscriptions publiées depuis la clôture du recueil, on recourra aux diverses publications épigra- phiques.

Le petit recueil de Solmsen, Inscriptiones graecae ad inlustrandas dialec- tos selectae (3" édition, Leipzig, collection Teubner, 1910), fournit les meilleurs spécimens des inscriptions dialectales. Un choix analogue se trouve dans le livre de M. Buck.

L^Anieiger annexé à la revue Indogermanische Forschun^en (Strasbourg) donne une revue annuelle des publications relatives à la linguistique grecque de 1889 à 1907. Cette revue est maintenant remplacée par le Indogermanisches Jahrhuch, 1 ^ volume, 1 9 1 3 .

La revue Glotta (Gœttingue, premier volume, 1909) publie un examen annuel depuis 1907 de toutes les publications relatives à l'histoire du grec fait avec haute compétence par M. Kretschmer.

Pour l'histoirede la /.c.vy^, il y a beaucoup de bons travaux d'ensemble :

A. Thumb, Die griechische Sprache im Zeitalter des Hcllenismus, Strasbourg, 1901, (et aussi le grand article, the value of the Modem Greek for the study of Ancient Greek, dans Classical Quaterly, "VIII (191 /i), p 181-296).

ScHWEizER (maintenant Sciiwyzer), Grammaîik der pergamenischen Inschriften (Berlin, mars 1898).

Nachmanson, Laule und Formen der magnetischen Inschriften (Upsal, 1903).

Crônert, Memoria Graeca Herculanensls (Leipzig, igoS).

E. Mayser, Gramniatik der griechischen Papyri ans der Ptolemàer:(eit. Laut- und Wortl eh re (Leipzig, 1906).

XIV BIBUOGRAPHIE

H. St John Thackerat, A grammar of the Old Testament in Greek, vol. I (Cambridge, 1909).

(Cf. PsiCHARi, Etude sur le Grec de la Septante, Paris, 1908, extrait de la Revue des études juives.')

Fr. Blass, Grammatik des nentestamcntlichen Griechisch, k^ édition, entièrement revue et mise au point par M. Debrunner (Gœttingue, 1913).

MouLTON, Grammar of New Testament Greek. Vol. I. Prolegomena (3* édit., 1909; traduction allemande revue et complétée. Einleitung in die Sprache des Neuen Testaments, Heidelberg, 191 1).

Radermacher, Neutestamentliche Grammatik (Tiibingen, 1911); fait partie du Handbuch :(um l^euen Testament édité par Litzmann.

ScHMiD, Der Atli^ismnsin seinen Hauptvertretern (Stullgsirt, 1 887-1 897).

Pour la période ultérieure du développement :

Hatzidaris, Einleitung in die neugriechische Grammatik (Leipzig, 1892).

Psichari, Etudes de philologie néo-grecque, Paris, 1892.

Jannaris, a historical greek Grammar (Londres, 1897).

A. Thumb, Handbuch der neugriechischen Volkssprache, 2^ édit. (Stras- bourg, 19 10).

Pernot, Grammaire grecque moderne, Paris, S'' édit., 1917.

Kretschmer, Der heutige lesbische Dialekt, Vienne, 1905.

Pernot, Phonétique des parlers de Chio, Paris, 1907.

Ces deux derniers ouvrages résument l'essentiel de ce que l'on sait sur le développement des parlers grecs modernes, celui de M. Kretschmer pour le groupe du Nord, celui de M. Pernot pour le groupe du Sud.

Seule, la lecture des travaux originaux portant sur des questions spé- ciales permet de se faire une idée de la complexité vdes faits. On en trou- vera la plupart indiqués dans les manuels et les recueils cités ci-dessus. Voici l'indication de quelques ouvrages qu'on pourra lire avec un profit particulier :

W. ScHULZE, Quaesiiones epicae, Giitersloh, 1892.

Wackernagel, Das Delmungsgesetz^ der griechischen Composita, Baie, 1889. Beitràge ^ur Lehre vom griechischen Ak^ent, Baie, 1898. Vermischte Beitràge :(t{r griechischen Sprachgeschichte, Bâle, 1897. Studien :(um griechischen Perfektum, Gœttingue, 1904. Hellenistika, 1907 et tous les articles de M. Wackernagel.

SoLMSEN, Untersuchungen :iur griechischen Laut-und Verslehre (Strasbourg, 1901) et Beitràge ■^ur griechischen Wortforschung (Strasbourg, 1909).

Fraenkel, Griechische Denominativa (Gœttingue, 1906) et Geschichie der griechischen Nomina agentis, I et II ( Strasbourg, 19 10-19 12).

Jacobsohn, divers articles, notamment celui sur Der Aoristypus àX-zo, Philologus, LXVII.

BIBLIOGRAPHIE XV

H. Ehrlich, Untersuchungen ûber die Natur der griechischen Betonung, Berlin, 191 2.

E. Hermann, Die Néensàt^e in den griechischen Dialektinschriften (Leipzig, 19 12).

J. ScHAM, Der Optativgebrauch hei Clemens von Alexandrien (Paderborn, 1913 ; Forschungen zur Christlichen Literatur- und Dogmengeschichte, XI, k).

Et, comme ouvrages français :

CuNY, Le nombre duel en grec, Paris, 1906.

V. Magnien, Le futur grec, Paris, 191 2.

Paul F. Regard, La phrase nominale dans la langue du Nouveau Testament, et Contribution à r étude des prépositions dans la langue du Nouveau Testament, Paris, 19 19.

Dans la Geschichte der indogermanischen Sprachwissenschaft, dirigée par W. Streitberg, le chapitre de Thumb sur le grec, dans la 2* partie, vol. I, offre beaucoup de faits, d'indications générales et de discussions utiles (Strasbourg [maintenant Berlin], 1916).

PREMIÈRE PARTIE LA PRÉHISTOIRE DU GREC

A. Meillet.

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CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES INDO-EUROPÉENNES DU GREC

Le grec est une langue indo-européenne. Tout le monde en est d'accord ; mais il convient de déterminer ce qu'on entend par là.

Entre la plupart des langues de l'Europe on peut dire entre toutes les langues connues de l'Europe sauf l'ibère et le basque (sans doute appar- tenant à un même groupe) à l'Ouest, l'étrusque en Italie, le finnois et le magyar (ce dernier apporté à date historique par une invasion), et enfin le turc qui est d'importation moderne et quelques langues d'Asie : l'arménien, le « tokharien » nouvellement connu par des textes qu'ont rapportées les missions en Turkestan chinois, l'iranien, les parlers aryens de rinde et notamment la grande langue littéraire qu'on nomme « san- skrit », il y a des groupes de concordances frappantes qui supposent que toutes ces langues, devenues avec le temps si diverses, sont des formes prises par un même idiome ancien. Cet idiome n'a pas été fixé par écrit ; il n'en subsiste aucun débris, pas plus qu'il ne reste un souvenir du peuple qui s'en est servi. Mais les concordances qu'on observe entre le sanskrit, l'iranien, l'arménien, le slave, les dialectes baltiques tels que le lituanien, l'albanais, le grec, le germanique, le celtique, le latin, l'osco-ombrien, auxquels il faut maintenant ajouter le « tokharien » , ont fourni matière à un ensemble de recherches, connu sous le nom de « grammaire com- parée des langues indo-européennes ». Ces recherches ont abouti à défi- nir les caractères généraux de 1' « indo-européen » commun, dont les langues énumérées sont des transformations diverses. Grâce à la compa- raison, on peut donc se faire une idée de la préhistoire de chacun des idiomes de la famille indo-européenne.

Dire qu'une langue est une transformation d'une langue plus ancienne, c'est dire que, entre les deux époques considérées, il y a toujours eu des sujets parlants qui se sont efforcés de parler d'une même manière, en

ORIGINES i:SDO-EUROPEENNES

employant une même prononciation, une même grammaire, un même vocabulaire. Mais il ne se trouve jamais deux sujets qui parlent exactement de même. Les enfants qui apprennent à parler n'arrivent pas à s'exprimer d'une manière identique à celle dont s'expriment les adultes qu'ils s'efforcent d'imiter : chaque génération introduit, sans le vouloir, des innovations. Quand enfin des sujets isolés ou toute une communauté en viennent à utiliser une langue nouvelle, distincte de celle qui avait été emplovée jusque-là, ces sujets ne parviennent qu'imparfaitement à parler comme les membres des groupes dont ils veulent reproduire le langage. Malgré l'effort soutenu que font les sujets parlants pour réaliser l'unité de langue à l'inté- rieur d'un même groupe social et pour ne pas introduire des changements dont l'effet est de rompre une unité de langue à peu près étabhe, il appa- raît donc sans cesse des innovations dans la manière de parler. Au bout de quelques siècles, une même langue parlée d'une manière continue par des populations qui ont fait de leur mieux pour rester fidèles à l'usage ancien a donc nécessairement varié. Et si les populations qui présentent ces variations n'ont pas maintenu les liens sociaux qui les unissaient au temps oij il y avait entre elles unité de langue, les innovations diffèrent d'un groupe à l'autre ; il y a dès lors, au lieu d'une langue une, des idiomes divers, qui concordent à certains égards puisqu'ils sont la conti- nuation d'une même langue, mais qui, au sentiment des sujets parlants, sont distincts.

Une fois que les sujets parlants n'ont plus le sentiment de parler une même langue, rien ne tend à faire conserver les éléments communs, et les différences deviennent chaque jour plus grandes entre les représentants d'une même langue ancienne. En fait, au moment apparaissent dans l'histoire les langues indo-européennes, à des dates variées entre le viii^ ou le vu" siècle av. J.-G. et le xvi^ ou le xvii^ ap. J.-C, les nations qui emploient ces langues ne s'aperçoivent plus qu'elles ont au fond un même parler. Les Grecs n'ont vu dans les Mèdes et les Perses du x^ au v= siècle av. J.-G. que des barbares, et les Perses, en établissant leur domina- tion sur les Ioniens, ne paraissent pas avoir eu le sentiment qu'ils fai- saient entrer dans leur empire des frères, sinon de « race », au moins de langue. L'iranien du vu" siècle av. J.-C. était inintelligible à un Hellène, tout comme l'osque ou le latin des populations auxquelles les colons hellènes se sont heurtés en Italie. Bien qu'ils aient rencontré en nombre de points des populations de langue indo-européenne, dont le langage présentait avec le grec des ressemblances nombreuses, les anciens Grecs n'ont jamais euj'idée de l'identité originelle de leur langue avec celle de ces barbares; et même le latin ou l'osque, dont les ressemblances avec le grec sont si évidentes, n'ont pas attiré leur attention à ce point de vue ; ou du moins, il ne subsiste rien des remarques qu'ils ont pu faire.

DIALECTES INDO-EUROPEENS

La continuité linguistique entre deux périodes successives se traduit par des concordances systématiques entre les formes de ces deux périodes, et la communauté d'origine de deux langues par des correspondances régulières des particularités de l'une des langues avec des particularités de l'autre. Il y a dans chaque langue un système arrêté de prononciation et un système non moins arrêté de formes grammaticales. Les change- ments à l'intérieur de ces systèmes n'ont pas lieu au hasard, mais suivant des règles définies ; et c'est ce qui fait qu'une linguistique comparative a pu se constituer : si chaque élément évoluait indépendamment, sans règle précise, aucun fait ne permettrait d'en prévoir aucun autre, et la linguis- tique historique n'existerait pas.

Soit par exemple la prononciation : si une s placée dans certaines condi- tions devient /;, toute s placée dans les mêmes conditions sera en principe traitée de la même manière. Si donc le grec et le latin ont conservé un certain nombre de mots indo-européens commençant par s suivie de voyelle, on observe que le latin y garde toujours Vs sans rien changer, tandis que l'attique a toujours /; : à latin septeni, l'attique répondra donc régulièrement par k-.^i, à scquor par £-3-[j,a'., à j^//«'-par r^iu-, à sâl par àXç, à sâgiô par r{^o\)[xxi Çâyéo[xoi: en dorien), et ainsi dans un nombre d'exemples illimité. La parenté de deux langiies se marque donc déjà par le fait qu'il est possible d'établir entre ces deux langues des rapproche- ments étymologiques comportant des correspondances régulières entre tel son de l'une et tel son de l'autre.

Ce qui est beaucoup plus probant, c'est la conservation de procédés grammaticaux identiques dans le détail. C'est seulement par suite d'un usage fixé que la 3" personne du pluriel est indiquée par -ov-c. dans le dorien çipovTt au présent ou par la forme qui y répond régulièrement en attique, çspo'jji ; une forme çfpovx'. (cpspouT'.) n'a par elle-même rien qui indique la S*" personne du pluriel ; il n'y a de même qu'un lien traditionnel, et non un lien de nature, entre le sens du prétérit et l'expression de ce sens par un £- préposé à la forme et une finale -ov dans la 3* personne du pluriel eçspov. Si dès lors on constate qu'en sanskrit bhàranti signifie « ils portent », et àbharan « ils portaient », ce parallélisme avec le grec ne peut pas être fortuit ; et, si l'on observe entre le sanskrit et le grec quan- tité de concordances pareilles, cela veut dire que le sanskrit et le grec sont deux formes différenciées de la langue commune qu'on est convenu d'appe- ler langue indo-européenne.

Une langue parlée sur un espace étendu par des populations quelque peu nombreuses et diverses présente d'ordinaire des variations suivant les lieux, et aussi suivant les groupements sociaux qui se constituent. Il y a, comme l'on dit, des « dialectes », ou plutôt des variations dialectales. L'indo-européen commun, dont le grec est une forme évoluée d'une

6 ORIGINES INDC-EUROPEENNES

manière particulière, présentait des variations dialectales dont on peut se faire quelque idée. Les limites d'une variation dialectale ne concordent jamais d'une manière nécessaire avec les limites d'aucune autre. Ceci se traduit par exemple dans les anciennes langues indo-européennes par le fait que le grec présente des particularités communes avec plusieurs autres langues de la famille, mais que les groupements dont le grec fait partie varient pour chaque cas. A certains égards, le grec concorde avec le latin, le celtique et le germanique, à d'autres avec l'arménien ou l'indo- iranien.

L'un des traits qui distinguent le mieux les dialectes indo-européens les uns des autres est le traitement des gutturales. Il y avait en indo-euro- péen deux séries de consonnes occlusives gutturales, dont l'une est repré- sentée dans les dialectes occidentaux grec, italique (latin et osco- ombrien), celtique et germanique par des occlusives pures du type de k ou leurs représentants, et l'autre par des occlusives prononcées avec accompagnement d'un appendice labio-vélaire w, soit des occlusives com- plexes du type de Xdiim qu ou leurs représentants, qui sont, dans plusieurs langues, des labiales du type p et, en grec, des labiales ou des dentales suivant les cas ; aux gutturales du type 1^, les langues dites orientales : indo-iranien, arménien, slave, baltique, albanais, répondent par des guttu- rales très mouillées, qui passent la plupart du temps à des sifflantes comme y ou à des chuintantes comme le ch français ; aux gutturales du type ^"', ces mêmes langues répondent par des gutturales pures du type k. Soit donc le nom de nombre « dix » ; on aura, en Occident, o£xxen grec, dccem en latin, dcich ?i en irlandais, taihiin en gotique (avec le k devenu /; sui- vant la règle germanique), mais, en Orient, dàça en sanskrit (le ç est la notation d'une chuintante), dasa dans la langue iranienne de l'Avesta, iasn en arménien, desjat' en russe, des^imt en lituanien (s^ notant la chuin- tante cb du français). Soit au contraire le mot qui sert d'adjectif indéfini et interrogatif ; on aura, en Occident, quis, qiiô en latin, tî;, -60£v en grec, cia « qui » en irlandais (avec perte de l'élément labial pour des raisons propres à l'irlandais) mais py « qui » en gallois, hwas « qui » en gotique, et, en Orient, hàh « qui » en sanskrit, ko dans la langue de l'Avesta, ku-to en vieux slave, kàs en lituanien. On trouve de même dans la série des consonnes sonores, en Occident, qino « femme » en gotique (le q gotique valant qu, qui représente régulièrement en germanique un ancien gw) et cwèn en vieil anglais, queen en anglais moderne, hen en irlandais, J^va en grec de Béotie et yuvY; dans les autres parlers grecs (avec un traitement particulier qui fait apparaître le caractère guttural de la consonne, généra- lement dissimulé en grec), mais, en Orient, hin en arménien (le^ armé- nien résulte d'une mutation parallèle à celle du germanique et repose sur une ancienne sonore o-), genna en vieux prussien (le vieux prussien est un

DIALECTES INDO-EUROPEENS 7

•dialecte baltique, de la famille du lituanien), ^ena en slave (^ représente un ancien g devant é), gnà en sanskrit. Les faits qui viennent d'être cités montrent on le notera incidemment combien les diverses langues indo-européennes diffèrent déjà les unes des autres à la date la plus ancienne oii l'on possède chacune d'elles et combien chacune a dès l'abord un aspect original.

La ligne de séparation entre les dialectes est autre dans tel autre cas. Par exemple, l'arménien, le grec, le latin, le celtique distinguent les deux timbres vocaliques a et o ; au contraire, le germanique, le baltique, le slave, l'indo-iranien les confondent. Ici l'arménien marche avec le grec, mais le germanique avec le baltique et le sanskrit.

Le prétérit est caractérisé, au moins dans une partie des cas, par une voyelle préfixée, qui est e- en arménien et en grec, a- en indo-iranien (a indo-iranien répond régulièrement à 1'^^ du grec et de l'arménien), soit par exemple grec £<p£p£, arménien eher « il a porté », sanskrit àbharat « il portait ». Mais il n'y a pas trace d'augment en latin, en osque, en celtique, en germanique, en baltique, en slave. Ici le grec concorde avec l'arménien et le sanskrit, mais s'éloigne du latin, du celtique et du germanique.

Pour autant qu'il est permis de formuler une conclusion précise sur des faits aussi lointains et connus par aussi peu de données positives, les parlers indo-européens qui, en évoluant, sont devenus le grec, étaient assez voisins du groupe italo-celtique et du groupe arménien et pas très éloignés du groupe indo-iranien.

Les peuples de langue indo-européenne n'ont connu et pratiqué l'écri- ture qu'à une date tardive. C'est dire qu'ils n'ont pas d'histoire ancienne. Tout ce que l'on sait d'eux, c'est qu'ils ont eu une langue commune et que cette langue s'est différenciée avec le temps. Les débris de civilisation de la fin de l'époque néolithique et de l'époque du bronze qu'on trouve en Europe et en Asie, armes, outils, restes d'établissements, ont assurément appartenu en partie à des populations de langue indo-européenne ; mais on n'a aucun moyen d'en distinguer ceux qui appartiennent à des popula- tions ayant eu d'autres langues : un outil n'enseigne rien sur la langue de celui qui l'emploie, et rien ne distingue un fusil turc d'un fusil allemand. Les trouvailles archéologiques sont muettes. Si quelquefois on peut attri- buer certains fonds archéologiques à des peuples de langue déterminée, ce n'est que par hypothèse ; et ces hypothèses valent seulement pour des périodes voisines de l'époque historique, l'on sait par des témoignages explicites à peu près quel a été l'habitat et quelles ont été les migrations des peuples d'une région donnée. Les faits historiques ne se laissent pas deviner ; si l'on n'en est pas instruit par des témoignages, il faut se rési- gner à les ignorer ; on ne peut suppléer aux témoignages par l'archéologie ni par la linguistique.

5 ORIGINES INDO-EUROPEENNES

On ne sait donc ni ni quand a vécu la nation qui parlait la langue indo-européenne commune. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il y a eu une nation pour créer cette unité. Car l'expérience montre que, si une langue commune peut survivre à la rupture d'une unité nationale, il faut une certaine unité unité politique ou du moins unité de civilisation pour constituer une langue commune. L'anglais est demeuré la langue des États-Unis d'Amérique après que les Etats-Unis ont formé un Etat distinct; mais il a été d'abord la langue de la nation anglaise. La xo'.rq grecque de l'époque hellénistique s'est constituée sans une unité politique ; mais elle est due à la forte conscience de l'unité d'une civilisation hellé- nique ; la conquête macédonienne en a été l'agent essentiel, on le verra ; et l'unité qu'a établie l'empire romain en a assuré le triomphe définitif. La nation indo-européenne peut du reste avoir compris des races distinctes, soit que ces races se soient juxtaposées les unes aux autres, soit qu'il y ait eu mélange. La notion de race ne se confond ni avec celle de nation ni avec celle de langue.

Le seul moyen qu'on ait de localiser la « nation indo-européenne », c'est de déterminer par la comparaison l'existence en indo-européen de mots qui supposent l'existence de certains objets nettement localisés. Ce procédé ne conduit presque à rien parce que le sens des mots est sujet à varier et parce que les noms des objets qui disparaissent sortent aussi de l'usage ou prennent des sens nouveaux. Néanmoins on peut, semble-t-il, affirmer l'existence en indo-européen de quelques noms d'arbres dont l'habitat est assez défini. L'indo-européen a sûrement eu un nom du « bouleau ;;, qui s'est maintenu en sanskrit dans bhtlrjah, dans les dia- lectes iraniens de pays montagneux comme l'ossète bàr:{, en slave dans le vieux slave brè:(a, le russe berë:(a, etc., en lituanien dans bernas, en germa- nique dans suédois bjôrk^ allemand birke ; or, le bouleau ne prospère que dans les pays à température peu élevée et l'humidité est suffisante ; il n'y a de bouleau ni dans les plaines de l'Inde, ni dans celles de l'Iran^ ni en Grèce, ni en Italie (sauf au Nord sur les pentes de quelques mon- tagnes) ; si le nom du « bouleau » ne se retrouve pas en grec, c'est parce que, en s'installant sur leur nouveau domaine, les Hellènes ont perdu un mot devenu inutile ; en latin, on a un mot peut-être apparenté, mais qui a servi à désigner un autre arbre, le « frêne y>^ fraxinus. Quelques consi- dérations de ce genre jointes à l'observation de la manière dont sont répartis les peuples de langue indo-européenne et à la donnée bien établie que les invasions de peuples de langue indo-européenne qu'on peut obser- ver, celles des Gaulois ou des Germains par exemple, ont eu lieu dans la direction du Nord au Sud, et non inversement, donnent lieu de croire que les populations qui parlaient l'indo-européen commun occupaient un domaine situé dans une région plutôt septentrionale, soit en Europe, soife

DATE DE L INDO-EUROPEE?i 9>

à la limile de l'Europe et de l'Asie. Aucune donnée connue ne contredit cette localisation, très vague, et peut-être pourtant encore trop précise.

Quant à la date se parlait l'indo-européen commun, on n'est pas plus fixé.

On n'a pas de traces de peuples de langue indo-européenne dans des textes historiques avant le xiv'' siècle, l'on rencontre en Asie Mineure des noms de dieux indo-iraniens. On a souvent attribué au Rig-Véda une date très haute; mais en fait l'écriture est peu ancienne dans l'Inde; et, comme il n'est guère croyable qu'un texte étendu se soit conservé orale- ment sans subir de graves altérations de langue durant de longs siècles, il faut bien reconnaître c|ue, dans leur forme linguistique au moins, les plus anciens textes védiques sont tout au plus aussi anciens que les textes homé- riques. Le plus ancien des textes indo-européens de quelque étendue auquel on peut attribuer une date certaine, ce sont les inscriptions du roi Darius en Perse ; or, Darius a régné de 5i2 à 486 av. J.-C.

Sans doute il a fallu de longs siècles pour réaliser les changements profonds qui se sont produits dans chacune des langues indo-européennes- avant le moment elle a été fixée par écrit ; mais un espace de mille à quinze cents ans est beaucoup plus que suffisant pour que ces transfor- mations aient pu s'accomplir : il suffit de voir combien le latin a changé sur le sol français entre le v- siècle ap. J.-C. et l'époque actuelle ; car le français n'est que du latin modifié. En fixant l'époque de communauté indo-européenne à la fin du troisième ou au commencement du second mil- lénaire av. J.-C, on ne dépasse donc pas les vraisemblances. Or, on sait que, au moment les dialectes se sont séparés les uns des autres, les populations de langue indo-européenne connaissaient le bronze ou le cuivre : le sanskrit a ayah, l'Avesta ayô, le gotique ais, le vieux haut alle- mand èr, le vieil islandais eir, et le latin aes. Ces mêmes populations paraissent aussi avoir connu l'or et peut-être l'argent. La langue indo-euro- péenne est celle d'une civilisation les métaux jouaient déjà un rôle. A en juger par ce que l'on peut constater dans d'autres régions, la civilisa- tion a sans doute été plus avancée qu'elle ne l'a été dans les régions cen- trales et septentrionales de l'Europe et de l'Asie, cet état de civilisation ne peut guère être reporté beaucoup plus tôt que la fin du troisième millénaire av. J.-C.

Sans attribuer à ces hypothèses inconsistantes plus de valeur qu'elles n'en ont, on voit que la période indo-européenne, si elle est préhistorique, n'est pas pour cela très ancienne, et que la grammaire comparée des langues indo-européennes ne fait pas remonter, tant s'en faut, à une anti- quité aussi reculée que l'archéologie préhistorique, avec ses périodes néo- lithique et paléolithique. Les populations de langue indo-européenne méritaient l'épithète de « barbares », à peu près comme l'ont méritée plus

3 0 ORIGINES INDO-EUROPEENNES

tard les envahisseurs de langue celtique ou de langue germanique. Mais leur civilisation était en somme avancée.

De ce qu'étaient ces populations de langue indo-européenne, on ne sait rien. Mais il faut supposer qu'elles étaient bien douées pour l'action, capables de faire des conquêtes et de les administrer, supérieures à beau- coup d'autres. Car, au moment, très tardif, l'écriture pénètre en Europe et il commence d'y avoir une histoire européenne, on constate que, à peu d'exceptions près dont la principale est l'étrusque, toutes les popula- tions dominantes de l'Europe et celles d'une partie notable de l'Asie se servent d'idiomes indo-européens.

Le peuple hellénique, pour lui donner le nom sous lequel il est mainte- nant connu, a été l'un de ces peuples conquérants qui ont introduit sur de nouveaux territoires l'un des parlers indo-européens.

Quels qu'aient été leurs rapports de voisinage avec les éléments de popu- lation qui ont porté ailleurs les dialectes italiques, et notamment le latin, les groupes qui ont été les porteurs de la langue appelée à devenir le grec se sont alors séparés du groupe italo-celtique. Il n'y a eu à aucun moment un peuple « italo-grec », car il n'y a pas d'innovation systématique propre au grec et au latin seuls, comme il y a des innovations propres au groupe du celtique, du latin et de l'osco-ombrien. On n'a donc pas le droit d'enseigner la grammaire comparée du grec et du latin, comme on le fait, ou plutôt comme on croit le faire, trop souvent en France. Il peut être commode d'enseigner à la fois et d'une manière parallèle la « grammaire comparée du grec » et la « grammaire comparée du latin » : le regretté V. Henry a publié sur ce sujet un livre qui a eu un succès mérité. Mais il est puéril de croire qu'il existe une « grammaire comparée du grec et du latin ». Le latin a subi une certaine influence du grec, influence du reste médiocre, sauf en ce qui concerne le vocabulaire ; et la littérature latine est, dans une large mesure, une continuation de la littérature grecque. Mais il n'en résulte pour la grammaire comparée aucune consé- quence.

La séparation entre le grec et le latin, ou plutôt entre les dialectes qui devaient devenir un jour le grec et le latin, a même été si profonde que le vocabulaire latin ou, d'une manière plus générale, le vocabulaire italique, c'est-à-dire latin et osco-ombrien, a en commun avec le celtique, le ger- manique, le baltique et le slave beaucoup de mots qui ne se retrouvent pas en grec. Par exemple, l'idée de « semer » est exprimée en grec par a-KziçiU) ; au contraire le latin a sero, seul, sèmen, tout comme l'irlandais a sil et le gallois hâd « semence », le §où.c[n& s ai an « semer » et le vieux haut allemand sà)}io « semence », le lituanien sèti et le vieux slave sèti « semer ». On ne retrouve pas en grec l'équivalent de latin grânum, irlandais grân, gallois graivn, gotique kaurn (allemand korn), vieux slave :^rûno pour dési-

VOCABULAIRE DU NORD-OUEST II

gner le « grain » . Les mots latins far, farina trouvent leurs correspon- dants en ombrien : farsio valant farrea ; en germanique : vieil islandais barr « céréales » et gotique hari:{mis « d'orge » , en slave : serbe bràsno « farine », mais non en grec. Le nom de la malifcra Ahella de Campanie s'explique par le nom de la « pomme », en irlandais aball, en vieux haut allemand apful, en lituanien obàlas, en vieux slave ablûko ; le grec n'expli- querait rien. Les exemples de ce genre sont très nombreux. Ces mots du vocabulaire de l'Ouest et du Nord que le grec ne possède pas ne se retrouvent pas non plus en arménien ni en indo-iranien. Il y a donc eu toute une zone de vocabulaire indo-européen servant d'organe à une civilisation une en gros dont ont fait partie les futurs dialectes italique, celtique, germanique, baltique et slave, mais dont étaient séparés les futurs dia- lectes grec, arménien et indo-iranien.

Le grand groupe des parlers présentant en commun certains éléments de vocabulaire qui s'étend de l'italo-celtique jusqu'au slave n'a sans doute jamais perdu tout à fait le contact avec la mer pour laquelle il a tout entier un même nom : latin marc, irlandais rmiir, breton mor, gotique 7narei (allemand meer)^ lit. mares, vieux slave jiiorje. Ce mot est inconnu au grec, soit que, dès l'époque indo-européenne, les individus dont le par- ler devait devenir le grec ne l'aient pas employé, soit que les populations qui ont transporté le grec l'aient perdu au cours de leurs migrations en tra- versant l'Europe centrale, loin de toute mer. Et ainsi le grec, qui pen- dant un temps n'a sans doute eu aucun nom de la « mer », a été amené à désigner la mer par des noms tout nouveaux : on l'a appelée « l'élément salé », aXç, au féminin, en regard du nom masculin du sel, aXç ; ce nom du sel est indo-européen et se retrouve dans toutes les langues, même en « tokharien » ; seul, l'indo-iranien l'a perdu, ou, ce qui est moins pro- bable, ne l'a jamais possédé ; mais nulle part le nom du « sel » ne désigne la « mer » ; il y a ici une innovation particulière au grec et oii se marque le besoin qu'on a éprouvé de nommer une chose inconnue. Du reste, le grec a d'autres noms de la « mer », et tout aussi nouveaux : izô-^noq, qui signifie sans doute « chemin » c'est un parent du latin pons et du sanskrit pânthâh « chemin » et qui atteste une conception nouvelle chez un peuple jusque-là exclusivement terrien ; izéX-j.yoq, dont l'étymologie n'est pas connue d'une manière sûre, mais qui rappelle le latin plànus et qui paraît, comme le latin aeqiwr, désigner la vaste surface plane de la mer, et 6âXa-c-x dont l'origine est tout à fait obscure. La « mer » n'a pas en grec de nom ancien, et il n'y a du reste pas d'autre nom indo-européen de la a mer » que le groupe indiqué ci-dessus de latin mare, etc.

Sur ce qui s'est passé entre l'époque indo-européenne et l'époque histo- rique du grec, on ne saurait rien dire. Les deux seuls points fixes auxquels on puisse s'attacher sont, d'une part, l'indo-européen commun, tel que la

12 ORIGINES INDO-EUROPEENNES

comparaison de toutes les langues indo-européennes amène à le conce- voir, et, d'autre part, le grec commun préhistorique, tel que la compa- raison de toutes les données des textes grecs de toutes sortes et de toutes régions permet de le déterminer (on entendra ici par grec commun la langue sensiblement une sur laquelle reposent tous les dialectes grecs anciens ; il ne faut pas confondre ce « grec commun » avec la -/.cTr, postérieure). L'un et l'autre ont le caractère de pures abstractions, puisqu'on n'a de données positives sur aucun des deux. Mais ce sont des notions précises avec lesquelles on peut opérer.

Sur la période intermédiaire entre l'indo-européen et le grec commun, on peut faire des hypothèses de caractère linguistique ; on peut essayer d'entrevoir comment s'est opéré le passage de Tun des états à l'autre, en quoi ont consisté les innovations et comment elles s'expliquent ; on y réussit en partie. Beaucoup de choses s'expliquent aisément. La gram- maire comparée triomphe dans l'interprétation des formes anomales et des formes «fortes», c'est-à-dire des survivances de l'époque indo-euro- péenne, dont on rend compte en montrant que, si elles ne s'expliquent pas par des règles du grec, elles trouvent leur raison d'être dans des règles de l'indo-européen. En revanche, les formes régulières nouvellement créées entre l'époque indo-européenne et l'époque grecque commune, c'est-à-dire durant le temps pour lequel toutes données manquent, demeurent en grande partie obscures ; sur l'origine de formes comme l'aoriste passif en -8-/;v, on ne peut faire que des hypothèses en l'air, et qui, même si elles sont correctes, échappent à la vérification. On s'acharne souvent à expliquer les nouveautés grammaticales ; on oublie trop que les méthodes de la grammaire comparée se prêtent mal à fournir ce genre d'explication. La comparaison rend compte du fait que telle forme comme sljxi est ancienne et de la façon dont telle vieille forme a évolué; mais elle ne fournit rien sur ce qui n'existait pas à l'époque indo-européenne et qui, s'étant développé durant une période sur laquelle on ne sait rien, ne peut qu'être deviné au petit bonheur. L'ingéniosité qu'on a employée à expliquer les nouvelles formations préhistoriques du grec comme des autres langues indo-européennes a été bien des fois dépensée d'une manière assez inutile.

Encore peut-on se faire quelque idée des procès linguistiques par lesquels l'indo-européen a pris l'aspect qu'il a en grec commun. Mais la façon dont la langue s'est transmise est indéterminable.

On ne doit pas en effet s'imaginer que la langue s'est transformée en se modifiant simplement de génération en génération, chaque enfant repro- duisant avec un certain nombre d'innovations la langue de ses parents. Tous les parlers grecs connus reposent sur une langue commune, déjà très différente de l'indo-européen, à savoir le grec commun, dont ils sont

LE GREC COMMUN l3

tous des transformations diverses. Ce grec commun ne pouvait être qu'une îangue particulière généralisée. De même que l'indo-européen suppose une nation ayant une certaine unité, de même le grec commun suppose qu'il a existé, en un temps antérieur aux plus anciennes données histo- riques sur les Grecs, une nation hellénique ayant une unité sensible et s'étant donné par suite une langue une.

Comme le développement autonome des parlers conduit seulement à des dialectes et à des parlers locaux de plus en plus divergents, cette langue grecque commune résulte de l'extension d'un parler dominant à des groupes ayant eu antérieurement des parlers divers et peut-être des langues différentes. Toute langue commune est le résultat de l'extension d'une langue dominante au delà de ses limites premières.

En s'étendant, la langue dominante risque de subir de grands change- ments, et surtout l'extension, en changeant les conditions de développe- ment de la langue, prépare de grands changements ultérieurs. Jamais les langues ne changent plus qu'au moment elles deviennent a impériales » ; la langue perse par exemple est, de toutes les langues indo-européennes, celle qui présente le plus tôt certains traits de développement moderne ; c'est que le perse a été une langue de conquérants et celle du premier grand empire de langue indo-européenne connu dans l'histoire.

On peut donc penser que beaucoup des changements caractéristiques présentés par le grec datent de la période le grec est devenu la langue commune d'une nation importante, capable de faire des conquêtes. Mais il est impossible de rien avancer de précis, de proposer un seul fait de détail relatif à cet événement, qui domine tout le développement histo- rique du grec. Pas plus qu'on ne sait comment s'est constituée l'unité de cette nation hellénique dont les tribus sont venues les unes après les autres conquérir la Grèce et coloniser la Méditerranée, on ne sait comment s'est faite l'unité de leur langue, ni comment et en quelles conditions sont intervenus les changements qui ont donné à cette langue ses caractères propres.

Avant la constitution du grec commun sur lequel reposent les dialectes grecs connus par des textes, il a pu y avoir plusieurs périodes de diffé- renciation du parler indo-européen appelé à devenir le grec et des consti- tutions de parlers distincts, périodes suivies d'unifications. Car chaque langue tend constamment, par son développement naturel, à se briser en parlers divers, et constamment les sujets parlants réagissent, restituant des langues communes comprises par des sujets nombreux sur des domaines étendus. De ces différenciations et de ces unifications antérieures à l'époque du grec commun, on ne peut rien dire ; tout ce que l'on sait, c'est qu'il n'a subsisté en aucun endroit connu de restes de parlers proches parents du grec et qui garderaient trace d'une de ces périodes transi-

l^ ORIGINES INDO-EUROPÉENNES

toires de différenciation. On n'en doit pas conclure que de pareilles diffé- renciations n'ont pas eu lieu. Mais ceux des parlers différenciés qui ne deviennent pas des langues communes doivent tôt ou tard s'éliminer, parce qu'ils ne répondent pas à ce que doit être une langue : le moyen pour chaque sujet parlant d'être compris et de comprendre autrui sur toute l'étendue du domaine et dans tout le groupe social s'exerce son activité. Seules peuvent subsister à la longue les langues communes.

CHAPITRE II

STRUCTURE DU GREC COMMUN

Les parlers grecs des différentes cités apparaissent assez distincts dès le moment on les rencontre ; mais les différences ne portent que sur des particularités développées à une date récente, précédant de peu l'époque historique ; tous les parlers grecs connus reposent sur une même langue commune. Par rapport à l'indo-européen, ils ont un grand nombre d'innovations identiques, d'oii est résultée une transformation profonde de la structure indo-européenne, La comparaison des parlers permet, sinon de restituer, du moins de déterminer avec précision les traits essen- tiels de ce «grec commun » (v, p. 12) dont les « dialectes » sont des différenciations postérieures. Ces traits sont ceux par lesquels le grec, en son ensemble, s'oppose à l'ensemble des autres langues indo-européennes.

Les Grecs n'ont pas eu, comme les Hindous, des phonéticiens subtils pour analyser minutieusement leur prononciation et pour en laisser des descriptions exactes. On ne connaît guère du système phonétique du grec que ce qu'indiquent la graphie et les variations de la graphie, puis, pour tme période postérieure, des transcriptions en diverses langues, surtout en latin. L'emploi fait des mots dans les vers ajoute quelques données impor- tantes, mais seulement sur un petit nombre de points. On n'a donc sur la prononciation du grec ancien que des notions grossières, et auxquelles il est souvent malaisé d'attribuer des dates et des localisations précises. Mais, pour autant que les données de fait permettent de l'entrevoir, le système phonétique du grec offre, d'une part, des conservations remarquables, et, d'autre part, des innovations radicales.

Le grec commun présente les voyelles indo-européennes à peu près telles que la comparaison de toutes les langues de la famille permet de les supposer ; la seule langue qui, à la date on la connaît par des textes, présente les voyelles indo-européennes au même degré de conservation est

l6 STRUCTURE DU GREC COMMUN

Vosque. L'indo-européen possédait trois voyelles proprement dites : a, e, o, chacune avec la quantité brève et la quantité longue : on retrouve en grec a, £, 0 et à, '(], lù.

L'accent de l'indo-européen était un accent de hauteur ; la voyelle tonique était caractérisée, non par un renforcement de la voix, comme en allemand ou en anglais, mais par une élévation ; un accent de ce genre s'observe encore nettement dans plusieurs langues de l'Europe, notam- ment en lituanien et en serbe ; des langues du Soudan, celle du Dahomey par exemple, en donnent une idée plus nette encore. Le « ton » grec ancien consistait en une élévation de la voix ; la voyelle « tonique » était une voyelle plus aiguë que les voyelles atones ; l'intervalle est donné par Denys d'Halicarnasse comme étant d'une quinte. Un niusicien soigneux était amené à tenir compte du « ton » des textes qu'il mettait en musique, de même que l'on s'efforce aujourd'hui de faire concorder les temps forts du rythme musical avec l'accent d'un mot français pu surtout allemand ; on a constaté que, dans l'hymne découvert à Delphes, le compositeur s'est astreint à ne pas placer sur la syllabe tonique d'un mot une note moins haute que celles sur lesquelles sont chantées les syllabes atones du même mot.

Un accent de cette sorte ne se prête pas à fournir un rythme. Et, en effet, le rythme du grec n'est pas un rythme d'accent ; le « ton » ne joue aucun rôle dans la métrique du grec ; durant toute la période classique et jusque bien après le commencement de l'ère chrétienne, les poètes n'ont jamais ni tenté ni évité de faire concorder les temps forts de leurs vers avec un « ton ». Le rythme du grec ancien est, comme celui du sanskrit, pure- ment quantitatif et résulte de l'alternance de syllabes longues et de syl- labes brèves, sans considération de l'accent. En grec ancien comme en sanskrit, une syllabe brève est une syllabe dont la voyelle est brève et n'est suivie d'aucun groupe de consonnes : les trois syllabes de oipi-t sont brèves ; une syllabe longue est une syllabe dont l'élément vocalique est une voyelle longue, comme la seconde de <sip-q-t, ou une diphtongue, comme la seconde de oipo'.xe, ou une syllabe qui présente un groupe de consonnes après la voyelle, comme la seconde de çipe^Oe. Le rythme d'un vers grec ancien repose uniquement sur l'alternance des syllabes brèves et longues ainsi définies ; et, quand les anciens décrivent des rythmes, de prose ou de vers, ils le font toujours en termes de quantité, jamais en termes d'accent.

A ces trois points de vue, le grec commun continue sans aucun change- ment appréciable l'état indo-européen ; et c'est la concordance du grec avec des restes de l'état ancien qu'on observe par ailleurs qui permet de déterminer cet état indo-européen.

A d'autres égards au contraire, le grec présente des innovations qui ont transformé l'aspect de la langue.

INNOVATIONS DU GREC COMMUN l'J

Le système des occlusives est devenu simple, mais pauvre. Le grec ne possède que trois séries d'occlusives : labiales, dentales, gutturales, cha- cune avec trois types : sourde, sourde aspirée, sonore, soit :

-c 6 â X X Y

Sans doute, le point étaient articulées les gutturales variait un peu suivant la voyelle qui suit ; et certains alphabets archaïques distinguent le X de ou XI du q de qz ou de qj (avec j prononcé eu dans les parlers qui ont cette graphie). Mais c'est une simple nuance, liée à la voyelle sui- vante, et qui n'avait sans doute pas plus d'importance que la distinction du k de quête et du k de corbeau en français. Or, l'indo-européen avait connu au moins deux séries de gutturales, dont l'une a subsisté en grec sous la forme ■/., -^ -/, et dont l'autre a fourni, suivantles cas, des labiales, 7;, ç, [i, des dentales, t, 6, 0, ou des gutturales x, -/, v ; ainsi l'on a xe en regard du sanskrit ca « et » et du latin que, et ïr.ynx. en regard du latin seqiioniur. D'autre part l'indo-européen distinguait deux séries d'as- pirées, l'une sonore, qui était la plus importante, et l'autre sourde : le grec a tout confondu dans son unique type de sourdes aspirées: y, 0, -/. On sait que 9, 8, 7 étaient en grec commun des occlusives aspirées, sans doute pareilles à p, t, k des Allemands du Sud, et non des spirantes telles que/, th (anglais), ch (allemand), comme elles le sont aujourd'hui en grec.

La sifflante 5 n'a subsisté en principe qu'avant et après une occlusive, ou à la fin des mots : on a donc h-i, comme âsti en sanskrit, est en latin, ist en gotique, et le nom de nombre s'; comme sex en latin. Mais c'est par /; que le grec répond à une s initiale du sanskrit ou du latin, et l'on a £TCo;j.a'. en regard du sanskrit j-^cg «je suis », du latin sequor, de l'irlandais sechur, du lituanien sekù. Entre deux voyelles, Vh issue de s s'est amuie, et Homère a encore le génitif ^hnoq, qui est représenté en ionien-attique par vévc'jç, en regard du sdin^krii jànas ah « de la race » et du latin generis (ce dernier avec r issu de s entre voyelles) ; Vh se manifeste par une action incidente en certains cas : de *eîisô « je brûle », qui est en latin ûrô et en sanskrit ôsâmi l'attique a fait sjo) ; en réalité *eiisô est devenu *euhû, d'où *heuhô par assimilation, et de heuô, que l'on note ordinairement eijw.

L'indo-européen avait des éléments phonétiques qui servaient de con- sonnes, de voyelles ou de seconds éléments de diphtongues, suivant les cas ; on avait par exemple ^éimi « je vais », qui est représenté par z'.\j.\ en grec, émi en sanskrit, eimi en lituanien ; *i7nes « nous allons » représenté par imàh en sanskrit et par r;;.£; en grec dorien; *yonts « allant» représenté en sanskrit par yân (tandis que le grec a lûv, avec le même >. que dans î'ixeç pour une A. Meillet. 2

STRUCTURE DU GREC COMMUN

raison qu'on va voir). Le jeu des trois formes de^ s'est mal conservé. Et, en particulier, la forme consonantique y a été entièrement éliminée ; comme elle occupait dans la langue une grande place, l'aspect phonétique d'une foule de mots en a été tout changé. Au latin iecur, au sanskrit yàkrt « foie », à yàkar? de l'Avesta, le grec répond par r^-irap, et au latin iugum, gotique /w^ (allemand y oc/;), sanskrit jyz/^a?», par i^uY^''- Entre deux voyelles à l'intérieur d'un mot, le ^ a disparu, on ne sait par quel intermédiaire : à trdyah « trois » du sanskrit, trije du vieux slave, le grec répond par Tp££ç de Gortyne, et ce xpesç s'est contracté en xpeTç en ionien-attique, en Tp-r]ç dans le dorien de ïhéra ; la forme vocahque / du y apparaît dans l'accusatif du même mot, qui était xpivç en Crète, et qui se conserve légè- rement altéré sous la forme xpTç en ionien ; plus clairement encore on a Tpt- dans des composés comme xpi-xojc, et de même tri-pes en latin, tri- pad- « à trois pieds » en sanskrit. Les rapports entre les personnes de la flexion d'un même verbe ou entre mots d'un même groupe en ont été sou- vent obscurcis. Il y avait par exemple un parfait *lzoFoyyi « je crains » : ZioFi\j.t') « nous craignons », et un substantif * o/'ejyoç « crainte »; aussi longtemps que y subsistait, le rapport de ces trois formes était aisément saisissable ; mais y s'est amui ; * oFzyoq s'est réduit à S/"éo;, Ssoç, et *ozc,Fzyx à *otoFzy., qui figure encore chez Homère, sous la notation oeîSw, mais avec un w non susceptible de former le temps fort d'un vers, et qui en réalité était encore -ca au moment s'est constitué le fond de la langue homérique ; on ne savait plus comprendre le groupe de csioio, Se'2'.[j.£v, Secç, tel qu'il est noté dans le texte homérique traditionnel ; au lieu de ceBw, on a été amené à dire os'Stx, qui fournit une flexion régulière Sciotaç, S£'3t£ chez Homère. Les groupes y figurait après une con- sonne ont subi des altérations diverses, variables en partie suivant les dia- lectes, et qui constituent l'une des plus grandes complications de la phoné- tique historique du grec ancien ; par exemple * \).z^yj. (en regard de \xbçizz) a abouti à [j.oïpa, *cpxvj'o[xxi(en regard du futur çavû) à <paivojj.a'.,*â!/}W (iden- tique au latin alius) à àXXcç, * musya rapprocher du latin musca) à fj/jïa, le génitif "^ tôsyo (identique au sanskrit tâsya « de celui-ci ») à homérique ToTc ou*T£:o, ToD suivant les cas, ^'^rpax.yw côté du futur Tzpaçw) à Tupaaaoj,. *7:zvrya (féminin de Ttaç, zavxoç) à xavaa conservé en thessalien et en Cre- tois, d'où est sorti par une altération nouvelle xaca en ionien-attique, *yrx\zT.ycd côté de yjx. aztzoç) à yxKirabi, * pedyos à -.eî^ôç côté de x;û;, TuoBcç), et ainsi de suite. Alors le rapport entre les mots d'un même groupe devient souvent obscur : on ne voit plus du premier coup que al^o\j.x'. est un verbe de même famille que l'adjectif àyvô; : Ç représente ici *-^_)'-, et la forme initiale était *oiyyoiJ.œ.. Le grec a si bien aboli le y consonne qu'il n'en offre plus aucun exemple à l'époque historique ; quand on a constitué l'alphabet grec, le yod de l'alphabet sémitique n'y a pas pris place comme

INNOVATIONS PHONETIQUES DU GREC ig

consonne, mais comme voyelle, et a servi à noter la forme vocalique de yod, à savoir i, grec t. Sans doute l'alphabet cypriote a des groupes syl- labiques à y initial ; mais ces groupes résultent tous de développements secondaires ; par exemple un accusatif tel que ÙTeXéx, devenu àx£>aa_, comme dans beaucoup de parlers grecs, est noté a-te-li-ja. Pas plus à Gypre que dans le reste delà Grèce, on n'a unjy indo-européen conservé sur sol " hellénique. Il y a eu un temps et sans doute un temps assez long le grec tout entier a ignoré la consonne j; et c'est l'un des caractères les plus remarquables du grec commun. On connaît des langues le y ancien a été altéré dans tel ou tel cas ; le latin par exemple a perdu y inter- vocalique, et le nominatif du nom de nombre « trois » y est très, repré- sentant W\\c\QXv*treyes, tout comme en grec; mais il n'y a guère de langue indo-européenne d'où le y ait été radicalement éliminé, dès une date ancienne, comme il l'a été du grec commun, et \q y n'ait été réin- troduit que tard et dans une faible mesure.

L'histoire de u et de w est, au début, parallèle à celle de { et y ; « est la forme vocalique de w, et w la forme consonanlique de u. On a par exemple en sanskrit çrutàh « célèbre » et çràvah « gloire ». Mais, à la différence de }'_, le w s'est conservé en grec commun, et il se prononçait encore au début de l'époque historique dans une grande partie des parlers grecs ; c'est ce que l'on appelle le digamma, F \ on avait ainsi yXiFoq en face de vXuTo;. L'amuissement de f est, dans la plupart des parlers, un phéno- mène historique ; et, seul de tous les groupes dialectaux, l'ionien-attique a perdu F avant l'époque des premiers textes.

Un jeu analogue de r, l, n, m, consonnes ou seconds éléments de diph- tongues, avec r, l, n, m voyelles existait en indo-européen, et le sanskrit oppose par exemple bhrlàh « porté » à bhârati « il porte » : le même élé- ment phonétique r joue dans ces deux mots des rôles différents : ce- lui d'une consonne dans bhârati, celui d'une voyelle dans bhrtdh. En grec, r et / voyelles sont représentées par ap (ou pa), aX (ou )a), n et m voyelles simplement par y.. En regard de àvvîp et de àvÉpeç (chez Homère par exemple), on a un datif pluriel àvopâa',, le § résulte d'un dévelop- pement secondaire entre v et p ; le sanskrit a de même un nominatif plu- riel nàrah « hommes » et un locatif pluriel nrsû « parmi les hommes ». A côté du présent ctsaXw se trouve un parfait médio-passif isTaX-a:, et à côté de xAî'tïxo) un aoriste passif £y.Aa7:Y;v. L'adjectif en --s; qui répond à T£(v(o, futur T£vu), est -aiô^, reposant sur *ti}tôs et identique au fond au latin tentus ; dans l'aoriste homérique £XTa[j,£v « nous avons tué » en face de y.T£(va), futur xt£vô), l'a est une ancienne n voyelle. L'a de à-TcAouç, a--a; repose sur m voyelle ; le premier terme à- de ces composés est iden- tique au premier terme du latin sim-pîex et apparenté à b\j.i;, dont le correspondant est samâh « le même » en sanskrit et samr en ancien

20 , ' STRUCTURE DU GREC COMMUN

islandais, et à h « un » (représentant un ancien *sem, comme le montre le féminin correspondant p.(a, ancien *s?niyd). De ces innovations, il résulte que le grec a une proportion d'à brels plus grande que celle qui existait en indo-européen.

On obtient ainsi en grec commun un système vocalique simple :

Chaque voyelle a une forme longue, soit :

à

TJ 0)

ï Û

En se combinant avec i et u, les voyelles proprement dites fournissent des diphtongues : a»., au, âi, au, et, eu, y;'., r/j, ot, eu, toi, tou. Les diph- tongues à premier élément long n'ont d'ailleurs subsisté qu'en fin de mot : celles qu'on rencontre ailleurs et elles ne sont pas nombreuses pro- viennent de contractions plus ou moins récentes ; en fait, on ne trouve guère d'autres diphtongues à premier élément long que des diphtongues en t, dans Xuv.wi, y.'.ai, 9ipr,t par exemple. Une diphtongue constituée par deux voyelles très fermées, anciennes sonantes, comme ut, résulte tou- jours d'une innovation grecque, ainsi dans p/jïa qui repose sur un ancien * musya .

La fin de mot présente quelques particularités. Elle n'admet pas d'occlu- sive finale en grec commun; à l'imparfait sanskrit àbharat « il portait », le grec répond par une forme dépourvue de consonne finale, è^epe, et le vocatif de (/')âva;, (/F)avay.Tcç, qui devrait être *(/")avaxT, est simplement (F)x>x chez Homère. Le grec n'admet pas non plus le [x final du mot ; le sanskrit a yugâtn et le latin iiigum, le grec a vuyov ; et un ancien *sem « un » est représenté en grec par h ; le v de yOwv est aussi un ancien 7n, conservé du reste à l'intérieur du mot dans l'adverbe de même famille ^ai^at ; le sanskrit a ksam- et le latin humus pour désigner la « terre » ; le V de y6ov5ç est donc à l'influence de la forme du nominatif. A ceci près les éléments finaux des mots se sont exactement conservés.

La place du ton a été limitée par rapport à la fin du mot. Tandis que, en indo-européen, le ton peut occuper n'importe quelle place et en fait se trouve souvent à l'initiale du mot quels que soient le nombre et la durée des syllabes suivantes tandis que par exemple le sanskrit a un participe moyen bhâramànah « portant », féminin bhàramânà, génitif sin- gulier masculin hhàramânasya, etc. le ton est sur la quatrième ou la cinquième syllabe en arrière de la fin de mot, le grec n'admet pas que le

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ton soit plus loin que la troisième syllabe à partir de la fin du mot, ou la seconde si la syllabe finale comporte une longue ou, dans certaines condi- tions, une diphtongue : le grec a donc seulement s£p6;j.evoç, çspéy.evc. et çepoixévwi, çîpO[;.£vwv.

Le système phonétique que le grec commun s'est ainsi constitué était bien équilibré et susceptible de durer. Sa stabilité a été surtout assurée par le fait que les occlusives intervocaliques n'y étaient presque pas sujettes à être aflaiblies. Les langues les consonnes intervocaliques tendent à s'altérer et à disparaître et les finales à s'abréger et à s'éliminer voient leurs mots changer d'aspect d'une manière profonde ; c'est parce que le t intervocalique s'est amui qu'un mot comme le latin niâtûrum est devenu méconnaissable sous la forme mûr qu'il a prise en français. Con- servant leur squelette consonantique et n'abrégeant pas la syllabe finale, les mots grecs ont gardé tout l'aspect des mots indo-européens qu'ils représentent : un nominatif pluriel comme r.x-épiq reste superposable exactement à la forme qui lui correspond en sanskrit : piiârah « pères », et ainsi dans tous les cas. Le mot grec conserve en principe le même nombre de syllabes, le même rythme que le mot indo-européen dont il est la con- tinuation.

Toutefois le système avait ses points faibles. L'amuissement de Vs inter- vocalique devenue h, de y intervocalique, et, à partir du début de l'époque historique, de / intervocalique a entraîné la rencontre d'un grand nombre de voyelles. Or, des voyelles en hiatus continuent malaisément à former deux svllabes distinctes. Elles le peuvent en une certaine mesure quand il s'agit de mots brefs qu'une fusion de deux voyelles défigurerait tout à fait : vÉ:; par exemple a pu conserver son e et son o en deux syllabes dis- tinctes alors même que le F qui les séparait avait disparu depuis long- temps ; l'aspect du mot ne s'est donc pas trop éloigné de celui qui est conservé dans le sanskrit nâvah « nouveau » ou dans le latin noiios (noiius à l'époque impériale). Mais, en règle générale, les voyelles en hiatus tendent à se rapprocher et à ne plus constituer de syllabes distinctes ; il résulte de ou des diphtongues ou des voyelles longues. Dans un com- posé, l'attique contracte par exemple en cj l'e et l'o de vso; et fait vou- [j,r(V'!a « nouvelle lune ». Le grec est donc tout plein de contractions. Ces contractions sont du reste postérieures à l'époque du grec commun, et la forme en varie d'un parler à l'autre : en regard du sanskrit tràyah, on a vu que le crétois a encore Tp££ç, et de ce Tpc£ç, l'ionien-attique a fait TpeT;, et divers parlers doriens et éoliens Tp-?;;. Ces contractions ont donné aux mots grecs un aspect qui les différencie beaucoup des mots correspon- dants des autres langues : la structure du nominatif-accusatif y^voç est pareille à celle du latin gcniis ou du sanskrit jànah « race » ; mais celle du génitif y^vou,- est tout autre que celle du latin generis et du sanskrit

2 2 STRUCTURE DU GREC COMMUN

jânasah; celle du datif-locatif ylvs-. diffère beaucoup de celle du locatif sanskrit y^«(75/ ou du locatif-ablatif-instrumental latin génère. Si l'on n'avait pas le vocatif •kc'.O s t, on ne se douterait même pas qu'il y ait jamais eu un y dans l'accusatif tteiOw (accentué d'après le nominatif ttsiOw), ou le génitif r.ziOooc, le datif zstOoT. Les rencontres innombrables de voyelles que le grec a dues à la chute grecque commune de j- et de ^ entre voyelles, puis à la chute postérieure, mais encore assez ancienne, préhistorique en ionien-attique, de F dans les mêmes conditions, ont par suite causé des innovations qui ont changé profondément l'aspect des mots. Les hiatus subsistent encore en grand nombre à date historique ; la langue homérique en est pleine ; l'ionien en a beaucoup, au moins dans la graphie ; l'attique, au contraire, n'en a presque pas gardé. Partout il y a eu des contractions ou des altéra- tions de voyelles en contact ; par exemple, l'ancien nominatif-accusatif pluriel de Fé-oq « année » est la forme à hiatus (/^)iTsx chez Homère, .mais Fe-Ti à Héraclée, ïrq en attique, et, d'autre part, Fe-iy. en béotien, en Cre- tois, etc., Fev.ja à Gypre. Sans les contractions, les mots grecs auraient encore un aspect très archaïque et différeraient bien moins de parler à parler qu'ils ne font.

Sur deux autres points, des innovations ont tendu à se produire de bonne heure.

Les diphtongues anciennes subsistent encore toutes en grec commun. Mais d'une manière générale, les diphtongues ont été dans la phonétique indo-européenne un élément instable ; elles se sont simplifiées plus ou moins ; et le lituanien est la seule langue indo-européenne actuellement vivante qui donne une idée, sinon complète, du moins encore assez nette de ce qu'ont été les diphtongues indo-européennes. Les diphtongues ont tendu à se simplifier en grec comme ailleurs et ont fini par se réduire toutes à des voyelles simples. Le phénomène s'est produit plus ou moins tôt suivant les circonstances phonétiques et suivant les parlers : et et o'j se simplifient en é^ et o longs fermés, puis en i et m, plus tôt que ai en ae et de en e, ou que au qui a donné a-\-v en grec moderne ; le béotien a simplifié les dijthtongues plus tôt que l'attique par exemple ; mais il ne subsiste aujourd'hui, et dès les premiers siècles ap. J.-C, il ne subsistait plus en grec aucune des diphtongues indo-européennes. En même temps, certaines voyelles tendaient à changer de timbre, les voyelles longues se ferment souvent, et r^ pur exemple a passé à e fermé puis à c.

D'autre part, le système des occlusives a fléchi. Il semble que les con- sonnes du grec commun aient subi une sensible diminution de la force de l'articulation, diminution qui commande tous les changements ultérieurs. Les occlusives sourdes non aspirées x, t, •/., qui étaient des fortes, assez semblables aux occlusives fortes non aspirées p, t, k des langues romanes ou des langues slaves, sont d'un type très stable et n'ont subi presque

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aucune altération, au moins au commencement des mots et entre voyelles; seul, le passage partiel de t à u devant i à l'intérieur du mot (mais non à l'initiale l'articulation était relativement forte) avertit à date ancienne de l'affaiblissement d'articulation subi par les sourdes non aspirées. Mais les autres occlusives, les sonores ,3, 5, y, et les aspirées ç, â, x, étaient des douces, donc faiblement articulées ; de cette faiblesse naturelle, qui venait s'ajouter à l'affaiblissement général des consonnes grecques, il est résulté de bonne heure une tendance à ne plus réaliser pleinement le mouvement de fermeture ; et, plus ou moins tôt, mais souvent de très bonne heure, surtout dans les parlers doriens, les douces sonores [3, S, y ont tendance à devenir des spirantes sonores, et les douces sourdes aspi- rées ©, G, 7 des spirantes sourdes. Ce changement, commencé dès avant l'époque historique dans certains parlers, a abouti entièrement, et dès les premiers siècles après J.-C, P, o, y et <p, 9, y ^^ ^^^^ P^^^ ^^^ occlusives, comme en grec commun et encore en attique de l'époque classique, mais des spirantes, comme en grec moderne.

Quelques autres éléments du système phonétique du grec commun ■étaient aussi instables, surtout les représentants de *-ty-, *-ky-, etc., qui apparaissent sous des formes variées, telles que -aa, -tt-, etc. Mais, dans l'ensemble, le système phonétique du grec commun, bien équilibré, composé d'éléments clairs et bien opposés les uns aux autres, était solide et durable. Il n'a pas subi de modifications profondes durant toute la période ancienne du développement de la langue. On peut donc vraiment parler d'un système phonétique du grec.

Le système des formes grammaticales de l'indo-européen a été plus modifié en grec commun que le système phonétique. Même les textes grecs les plus archaïques ne laissent pas entrevoir, comme le font les textes védiques, ce qu'a été la morphologie indo-européenne. Il y a chez Homère de nombreuses survivances d'un état ancien, mais à l'état de débris isolés, et le système grammatical indo-européen y est tout rompu.

Le trait particulier qui caractérise d'une manière presque unique l'indo- européen et qui s'est fidèlement maintenu dans toutes les anciennes langues de la famille a naturellement persisté en grec : la fin de mot varie suivant la catégorie grammaticale à exprimer, et les caractéristiques des formes grammaticales ne se laissent pas isoler du mot dans un grand nombre de cas : ainsi, il serait vain de chercher oii est le mot et sont les marques de flexion dans des formes comme la i""* personne çépu) ou le datif singulier Xjy.w.

Le grec ne laisse guère plus que le latin deviner que les formations nominales et les formations verbales se rattachaient indépendamment à un élément commun qui ne peut passer ni pour proprement nominal, ni pour proprement verbal. Sans doute on y observe des mots, les uns noms, les

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autres verbes, qui ne dépendent pas les uns des autres et qui ont une même étymologie, ainsi ysvo; et YÎY'^o[^.at, lysvsp.rjv, Ysyova ; mais, si le linguiste en devine l'unité, les gens qui parlaient la langue n'y voyaient que des mots distincts, ou tout au plus rattachés les uns aux autres par un lien lâche ; on n'y reconnaissait plus des ensembles les principes de formation étaient sensibles. Au point de vue grec, il y a des noms déri- vés de verbes et des verbes dérivés de noms ; il n'y a pas des noms et des verbes groupés autour d'une racine, ce qui était l'état indo-européen. L'étymologiste reconnaît aisément une même racine indo-européenne celle du latin memini, reminiscor, moneo, 7?iens, mentio, etc. dans [ji.£vo;, MsvTwp, (j.e'iJLCva {]j.i\m\^.e^)) , et dans le groupe de [X£jj.V(r][j.at, ]x'.^.ri](jy.o\),a.<., avec les noms verbaux qui s'y rattachent [j.v^[ji,a, iJ.v*/;iJioatjv^, iavyjîxwv, etc. ; mais, au point de vue hellénique, il y a quatre mots distincts et dont la parenté était ou insensible ou très vaguement sentie. Il n'existe plus en grec une racine *gem-, *gnê-, gnô- « connaître », comme en indo-européen, mais seulement un verbe yiYvwjxw, lyvcov auquel se rattachent des noms variés tels que ^(^mTÔq, yvco[ji,y], yv^iJ-wv, y^maiq : un groupe est quelque peu isolé, celui de Yvwpt[j.oç avec le verbe dérivé YvwpiÇw, et sur y^o)pi^b), on a fait Yvwptatç, Yvwpiff[;i.a, etc.

De même que les noms et les verbes appartenant à une même racine étaient en indo-européen indépendants les uns des autres, les thèmes verbaux appartenant à une même racine, les «temps», existaient aussi chacun à part et n'étaient liés à chacun des autres par aucune relation définie de forme. La chose est encore assez sensible dans le verbe homé- rique où des formations comme Xôituo), eX'.Tïov, XiAonza ou xpÉcpo), sTpatpcv, TÉxpoça ont chacune une autonomie assez nette. L'autonomie apparaît plus frappante encore il existe deux présents, anciens tous les deux, comme 7:£Û6oiJ.ai et xuv6âvo[^,at, un aoriste radical sans redoublement comme £TC'j6î[;,y;v et un aoriste radical à redoublement dont on a l'optatif TceTTÙOoiTc, un parfait ireuuaiJ.au Aucune des formations ne permet de prévoir aucune des autres dans: 7:xz-/^iù, TretaoïAxi, £7:a6ov, x£7rov6a ; l'attique n'est pas ici moins archaïque que la langue homérique. D'une même racine, celle que l'on retrouve en latin dans fido, fides, foedus, le seul texte d'Homère offre des formes aussi variées et, en partie, aussi imprévisibles que : 7r£(GoiJ,at(et TrsîOw), xciaoïxat (et x£faa)), ziG6[a-/3v et, avec redoublement, x£';riO£Tv, un aoriste et un futur en --/j- Tutô'/^o-aç, xtOriaEtç, et la forme du futur à redoublement avecv], xExtQôaw, un parfait xéxo-.ôa (avec un plus- que-parfait dont on a £X£-iQiJ.£v). Mais, dès une date ancienne, ces survi- vances apparaissent choquantes et tendent à s'éliminer : à Syracuse, sous l'influence du présent xaay/i), on remplace même xÉxovOa par xéxca^ja qui se trouve chez Epicharme. Pour l'aoriste factitif correspondant au présent X£t6(i), Homère offre encore %^%ûîi^) ; mais l'aoriste formé secondairement

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d'après un type normal, ît^ziqx, se rencontre un nombre de fois égal, et c'est celui qui seul subsiste en attique ; l'attique a même formé un parfait factitif ^£::£'.xa, qui n'existait pas en grec commun et que la langue homé- rique ne connaît pas. D'une manière générale, le grec tend à se constituer des conjugaisons normales : \}.vm permet de prévoir le futur [j.evw et l'aoriste è'jjLeiva, <p9sipw, le futur cpôepw et l'aoriste è'^pOsipa, et ainsi de suite; l'existence d'une forme fréquente comme è'ç6opa n'a pas empêché une nouvelle formation de sens différent, loOapxa, de se développer, sur IçOapp.ai. Toutefois les formes « fortes » sont demeurées très nombreu- ases durant toute l'époque classique, et le système verbal indo-européen a laissé beaucoup de traces, auxquelles est due pour une large part la complexité singulière du grec.

A la différence du sanskrit, le grec n'a pas développé de formations de présents dérivés à valeur spéciale ; mais de la formation en -s- qui a fourni en sanskrit des désidératifs à redoublement et des futurs il a tiré des futurs qui sont entrés dans la conjugaison. Les itératifs et causatifs en -£0), qui répondent aux itératifs et causatifs sanskrits en-aya- ou slaves en -ï-, c'est-à-dire les types du latin moneo et sopio, ne sont représentés que par un nombre d'exemples restreint ; et il n'existe pas normalement un type çopéw à côté de <Dipb). Parfois le grec a plusieurs présents d'une même racine ; il a par exemple la forme à redoublement [j1\x^/m à côté de [Aevo) ; mais ces cas sont de pures survivances.

A côté des verbes forts qui ont tendu à la régularité sans y parvenir, il y avait beaucoup de verbes dérivés, la plupart dérivés de noms. Les verbes dérivés ne comportaient en indo-européen qu'un seul thème, celui du présent. Le grec a donné à ces verbes les mêmes thèmes qu'avaient les anciens verbes radicaux, et à côté des présents on a eu ainsi des futurs, des aoristes, des parfaits, des aoristes passifs : il y a dès l'époque homé- rique des conjugaisons normales parce qu'elles sont toutes nouvelles, comme celle de xi^àm (t^j-w), Tii^-'/^aw, è-ïqj.r^cra, i:zv.[j:r,v.x, èt'.[r/j6Y;v ; oOdo) (<p'.}v(o), (piX-fjO-O), âsfA'^ja, £ÇiiX-(^OY]V ; ^x'iXzùo), pajiAcJOOJ, èêao-îXs'jtJX, [Scoact- Xeuxa ; etc. On est allé jusqu'à donner aux verbes dérivés des parfaits à redoublement ; le redoublement du parfait était une esquisse du redou- blement de la racine : le as de XiXc.izx est une indication abrégée de la répétition de la racine de Xeir.M ; il est donc étrange de répéter dans TSTt'ixyjxa la consonne initiale d'un verbe Tt[j.ao) qui n'est qu'un dérivé de •u'.jxY) ; aussi le procédé n'a-t-il pas duré à la longue : le parfait s'est éli- . miné peu à peu, et le grec moderne n'en a que le participe médio-passif, privé du redoublement qui, en s'adaptant à une forme dénominative, avait perdu sa signification et sa raison d'être.

Dès l'époque commune, le grec s'est constitué ainsi une conjugaison régulière à cinq thèmes distincts, mais reliés les uns aux autres: thèmes

2 0 STRUCTURE DU GREC COMMUN

de présent, de futur, d'aoriste actif et moyen, d'aoriste passif et de parfait. Si tel ou tel des tlièmes vient à manquer, c'est que le sens du verbe ne s'y prête pas. Même les verbes radicaux tendent à présenter un système de thèmes réguliers et où, à part la forme du présent qui est imprévisible, les autres formes sont de type normal, ainsi dès Hjomère, un verbe tel que y.p'j'KTM, v.pù'hii), ÏY.puày., £-/,pij2;0-/;v, 7.É7.p'j;j.[j.au Le thème verbal sur lequel on peut faire les dérivés nominaux est commun à tous les thèmes autres que celui du présent ; c'est en particulier le thème de l'aoriste, qui est en principe plus léger, moins chargé d'affixes que celui du présent. En regard du présent Çejyvup.'., qui offre un suffixe -vu-, du reste assez rare, on a partout le thème C^^Y" aisément reconnaissable dans Çeû^oi, èTeuïa, i^fjy^.oci, àCeû'/O-^v (l'aoriste passif conserve une forme forte archaïque èvjvYlv), et c'est sur t^uy- qu'on a fait 'Çz'j-fy.oi, ÇeuHi?, ^t'jyX'i], etc. : le mot ÇuYcv est au contraire un mot radical ancien, appartenant à la même racine, mais indépendant du verbe parce qu'il est de date indo-européenne: il se retrouve en effet en sanskrit dans yugâm «joug», en latin dans iiiguni, en germanique dans le gotique ////; (ail. joch), etc. Les verbes déri- vés de noms fournissent à leur tour quantité de dérivés nominaux, qui sont tirés du thème verbal tel qu'il apparaît à l'aoriste et au parfait. Si de S?;Xo; on a tiré or^kiiù (oy;Xw), ècïjXwaa, on aura donc lT^.bi\j.y., Sv^Xwjiç, par exemple.

Dans tous les verbes dérivés, le présent seul est ancien, et c'est en partant du présent que le reste des formes a été constitué. Le suffixe le plus ordinaire en indo-européen était de la forme *-)'S-, soit *~yô à la première personne du singulier de l'actif à l'indicatif présent. Mais le -y- a, on le sait, disparu du grec ; il est résulté de que l'ancien type un en *-yô a été brisé en plusieurs types distincts, dont l'explication n'est pas toujours claire. On voit bien comment jBaatXeûc a donné (3aji>vSJ(.>, comment oi'koz (vocatif çîXs) a donné ©i>.£(i), comment of^oq a donné Sr,X;(i), comment Tt'j.-i^ (dorien Tt;j.a) a donné Tqxaw, comment biz\hy. (oii l'a final représente une ancienne n voyelle : on comparera le latin nômen) a donné cvoij.avvw ; on entrevoit comment, en utilisant certaines formes pourvues de nasale, tOuç a donné tG'jvw (on a un superlatif tO-jv-xaia) ; mais les formes en -.î^o) et -a^w sont plus obscures, bien que certaines •comme kp'X^M de à'p-.ç, ep-.Bsç s'expliquent aisément : èpi'Çw représente un ancien ^èpicyo). Et chacune des diverses formations en -euto, -ew, -ow, -£uo), -a'.vw, -uvw, -u(i), -aÇo) a dépassé ensuite les limites premières de son emploi. Au lieu d'un type en -^'w, le grec s'est constitué ainsi, par suite de l'élimination du y, huit ou dix types plus ou moins productifs de dénominatifs dont chacun a son rôle particulier. Et ceci n'a pas empêché certains verbes dérivés anciens de subsister, par exemple xépu;, /.spuBc? fournit y.opjjTO) oîi -ce- représente -ôy- ; çipp-iy^ fournit (pop[j,(Çw (-C- repré-

INNOVATIONS GRAMMATICALES 27

sentant -yy-, et la nasale tombant devant '0 ; (f6\x'^ fournit (pjXzjcjw ; etc.

Tandis que les types de formation du verbe grec se transformaient ainsi d'une manière radicale et que des conjugaisons régulières, de verbes pour la plupart dérivés, prenaient la place des anciens thèmes verbaux autonomes, le verbe grec conservait à d'autres égards un singulier archaïsme. Il gardait des modes multiples : indicatif, subjonctif et optatif, alors que la distinction deloplatif etdu subjonctif ne se maintient ailleurs qu'en indo-iranien, et seulement dans la période ancienne des dialectes indo-iraniens ; car, si le védique présente à la fois optatif et subjonctif, le sanskrit classique n'a plus que l'optatif. Les deux séries de désinences, désinences actives et désinences moyennes, se maintenaient, conservant chacune leur signification propre. Les désinences primaires continuaient à caractériser les présents tels que Asî-w, et les désinences secondaires, les prétérits tels ,que l'imparfait Taïi-icv, l'aoriste sX'.ttcv, et la plupart des personnes de l'optatif. Le thème de parfait demeurait fréquent, pourvu de toute sa valeur expressive, et même se développait.

Le trait le plus original du verbe grec est le développement qu'y ont pris les formes de caractère nominal : infinitifs et participes, et la façon dont ces formes ont été incorporées au système verbal.

Chaque thème verbal grec comporte une forme adjective, un participe, et ce participe admet aussi à la fois des formes actives et moyennes : on a ÀeiTCwv et A£!.7co|j.£vcç, A'.-kO)v et X'.7uôiJ,£voç, )^£i(pa)v et Xc'.'i^ôjxôvoç, "AïXotTCcoç et A£A£tlJ,[x£voç, Xît^Bci;. Les participes ainsi faits sont tous d'origine indo- européenne ; mais le grec leur a donné une importance singulière ; tel qui était rare, comme le participe aoriste, est devenu fréquent ; ils sont constamment employés dans la phrase grecque dont ils constituent l'une des principales ressources. Par une conséquence naturelle, les adjectifs radicaux indépendants des thèmes verbaux sont devenus rares ; l'adjectif en *-^o- du type du latin tentus existe en grec; c'est le type de -xxôç qu'on a signalé déjà ; mais il n'y tient qu'une très petite place, alors que les adjectifs de ce genre se sont multipliés dans la plupart des autres langues. Le participe parfait en -;j.ivo; a subsisté en grec moderne, malgré la dis- parition du reste du type du parfait, et l'on y a normalement des parti- cipes comme Ypa;j,iJ-Évoç « écrit », tandis que l'adjectif en -z6q n'y fait plus proprement partie du système verbal et n'y subsiste que sporadiquement.

L'indo-européen n'avait pas ou presque pas d'infmitifs, c'est-à-dire de ces sortes de substantifs qui présentent l'idée verbale, mais dénuée du tour personnel qu'ont les formes verbales proprement dites : laisser en regard de je laisse, Ut laisses, il laisse, nous laissons, etc. Le grec ne s'est pas borné à développer un infinitif pour chaque verbe comme le germa- nique, le slave, le lituanien, l'arménien, le perse ; il a donné un infinitif à chaque thème verbal aux deux voix, active et moyenne, si bien que

28 STRUCTURE DU GREC COMMUN

AEixw par exemple a infinitif présent actif Xdr.evt et moyen Xcizc^^at; aoriste actif XittsTv (moyen )vi7C£cGai), futur Id'bzv» (moyen >.£(4/e(70ai), I parfait AsXoi'TTsvai (médio-passif AeAsToOai), aoriste passif XeioO-Tiva'., et ainsi 1 de tous les verbes. Sans doute, la forme d'infinitif varie d'une manière importante de parler à parler, montrant ainsi que les types d'infinitif n'étaient pas encore fixés en grec commun ; mais le développement était achevé au début de l'époque historique. Seul le latin qui donne un infinitif à chacun des deux thèmes de ses verbes, soit linquere ou Uquisse par exemple, et qui a un infinitif passif linqui, offre quelque chose de parallèle au dévelop- pement grec. Dès le début de l'époque historique, l'infinitif n'a pas de de flexion casuelle, ni même, comme en latin, l'équivalent d'une flexion au moyen du supin et de gérondifs : l'infinitif grec est dénué de toute flexion ; par le grec montre une grande avance de développement sur la plupart des autres langues, et notamment sur le sanskrit et sur le celtique. La création de l'article a permis d'employer l'infinitif, au cours du déve- loppement de la langue, après l'époque homérique, comme tout autre substantif, l'article marquant le cas.

Les formes verbales personnelles de l'indo-européen étaient les unes toniques et les autres atones ; où. figurait le ton, il était l'une des marques de chaque forme ; par exemple le sanskrit oppose éjiii « je vais » à imâh « nous allons » . Le grec n'a conservé de formes atones du verbe qu'à l'état de traces, notamment dans etp.-. et dans o-q'^.'.. Mais il a fixé la place du ton dans les formes personnelles du verbe au point le plus éloigné de la fin du mot qu'admettent les règles phonétiques ; en regard du sanskrit émi : imâh, le grec a donc slp/ : l[).eq (ionien-attique t[;.cv). Toutefois les formes non personnelles du verbe, qui sont toujours toniques en sanskrit, ont conservé en grec la place du ton ancienne. A l'infinitif et au participe, la place du ton est donc demeurée en grec l'une des caractéristiques de chaque forme ; la place du ton se trouve être signifi- cative dans le contraste du présent aîi'tts'.v, /.eî-wv et de l'aoriste A-.-îtv, XiTccov ; elle l'est dans le futur Asi'd^s'.v, Aôî-i^wv ; dans le parfait actif ).cXo'.z£vai, AcXcizw; ou médio-passif 'KzKz'.[).[xhc^ (mais infinitif ÀîAeToGai) ; l'aoriste passif a le ton sur 1'-/; : ffax-^^a'., (jxzdq ; l'aoriste en -7- a au con- traire le ton sur l'élément qui précède immédiatement g, soit TzeTiai, 7cei7;zç ; za'.Scjaai (TraiBejffâç, izoiiczÙGx^noq ne prouve rien), xaiScûffacOat, xaiBsoaap.svoç (et non *'Kx>.ot'jaxiJ.v)oç) ; •c'.iJ.vjs:^'. ; otA^aat ; etc. En dehors des formes nominales, seuls quelques impératifs ont gardé la place ancienne du ton ; on a par exemple Kxoi, Àx6cu, comme AaêsTv, Aa6wv et XxoizOx'., 'Àa6i;xevsç.

La flexion des noms a été plus simplifiée que la flexion des verbes.

La déclinaison indo-européenne paraît avoir été très compliquée. Elle comportait des variations de la quantité, du timbre, de la présence même

INNOVATIONS GRAMMATICALES 29

des voyelles, dont certaines persistances en grec donnent quelque idée ; on trouve par exemple chez Homère izxzrip, xâxsp, Ttaiépa, TraTspeç, et %x-p6q, zaxpi, Tcaxpwv, donc des alternances izxTqp-., tzxxeçi-, izy.ip- ; le grec tout entier a conservé l'opposition du timbre o et g de veçoa-, veisa- dans véçoç, viçcoç, véçsacT'. (chez Homère), pareille à celle de nebo, génitif nebese en slave. Des variations de la place du ton étaient aussi employées à caractériser les cas : on a encore en grec \iia, au nominatif et [aiSç au génitif, ou (ij-^ix-qp, ôuyatipa, Ouyarpiç. De toutes ces variations du voca- lisme et de la place du ton, le grec n'a conservé que des traces isolées, et les cas et nombres de la déclinaison sont caractérisés essentiellement par des finales complexes il est le plus souvent malaisé de faire un départ exact entre les désinences des cas et des nombres et la forme du thème. Dans des formes attiques telles que Xuxoç, Aùy.cu, Kûym, XJxit ou ay.ix, cxiaç, o-y.'.a, cy.'.ai, ou tSk'.ç, TCÔXea);, r.iXt'., rSkeiq, ou aaç-^ç, axoooq^ Gxa€(j casîïç, il serait assez vain de vouloir démêler ce qui est thème et ce qui est désinence. Les mots tels que Ov^p, Or,piç, OY;p(, 6'^psg oiî le départ est facile sont la minorité.

A part cette transformation delà structure intime des formes, la grande innovation du grec en matière de déclinaison est la réduction du nombre des cas. L'indo-européen distinguait au moins huit cas : nominatif, vocatif, accusatif, génitif, ablatif, datif, instrumental, locatif. La plupart de ces cas avaient une valeur grammaticale : le nominatif indique le sujet de la phrase, l'accusatif, le complément direct, et ainsi de suite. L'accusatif servait en même temps à indiquer le lieu vers lequel on se dirige (eo Roma)?i), l'étendue d'espace et de temps que remplit une action (iriginta pedes longus) ; il avait donc à la fois une valeur grammaticale et une valeur concrète. La valeur de trois cas était purement concrète : le locatif qui indique le lieu l'on est {habitat Romae), l'ablatif, le lieu d'où l'on vient (tienio Roina^, l'instrumental, ce avec quoi l'on est ou à l'aide de quoi on fait quelque chose ; le grec a cessé de caractériser d'une manière propre ces trois cas. L'ablatif s'est fondu avec le génitif, confusion qui existait partiellement au singulier dès l'époque indo-européenne ; le locatif et l'instrumental se sont fondus avec le datif. Le grec n'a donc plus que cinq cas, mais à valeur très complexe : l'accusatif indiquant à la fois le complément direct, le lieu l'on va et l'extension ; le génitif indiquant le complément d'un nom, le tout dont on prend une partie et le lieu d'où l'on vient ; le datif enfin indiquant à la fois à qui ou à quoi on destine une action, le lieu l'on est, avec qui l'on est, ce à l'aide de quoi on fait quelque chose. Ceci a nécessité un emploi étendu des prépositions qui servent à préciser la valeur des cas dans toutes les situations leur valeur n'est pas uniquement grammaticale et a quelque chose de concret. Toutes les langues indo-européennes ont tendu à réduire le nombre des

3o STRUCTURE DU GREC COMMUN

cas ; mais la tendance a été en grec particulièrement forte et a agi à une date très ancienne ; des langues connues plus tard et sous une forme beaucoup plus évoluée, comme le slave, le lituanien, l'arménien ancien et moderne, ont moins réduit le nombre des cas. L'élimination totale des cas à valeur purement concrète est donc l'une des choses qui caractérisent le plus le grec commun.

A un autre point de vue encore, le grec a simplifié la déclinaison : les démonstratifs avaient en indo-européen une flexion différente de celle des substantifs et adjectifs ; le latin donne une idée de ces différences par son opposition entre lupus, lupî, lupô et iste, islins, isil par exemple. Le grec n'a presque plus rien de ces dilTérences. Tout ce qui subsiste clairement, c'est le contraste de forme entre le nominatif-accusatif neutre en -cv des noms comme î^u^ov ou des adjectifs comme 7waX6v et le -o (représentant un ancien *-oo.) avec l'occlusive finale amuie suivant la règle) dans le type de xouTo ; le latin oppose de même iugimi à istud.

Néanmoins les formes de la déclinaison grecque sont encore variées parce que les divers types de thèmes avaient en indo-européen des flexions diverses et que la façon dont les désinences se sont adaptées à la finale des thèmes a ajouté beaucoup de complications et de variétés nouvelles. Il y a donc des flexions de type Xr/.oç, de type cy-ii, de type ttsA'.ç, de type TréXsy.'jç, de type ^xaïKzùq, de type (yy.o-qç, de type çûXa^, et ainsi de suite. Ainsi les simplifications apportées ont disloqué le système indo-européen sans le remplacer par un autre système cohérent.

L'article qui était destiné à jouer dans tous les parlers grecs un rôle si important n'était pas encore constitué en grec commun et le démonstratif c, 'â, xo y avait encore toute sa valeur de démonstratif. Le texte homé- rique n'emploie pas l'article en principe ; et même on a telle vieille inscrip- tion cypriote en prose l'article n'a pas encore pris toute sa place.

A un point de vue au moins, le grec commun est demeuré fidèle à l'un des traits essentiels de l'indo-européen : chaque mot porte en lui-même les caractéristiques des catégories grammaticales et une marque suffisante de son rôle dans la phrase. Le nombre et la personne des formes verbales personnelles sont indiqués par le verbe même, sans qu'il soit besoin d'un pronom pour les préciser ; et, oîi il y a un pronom au nominatif, c'est pour insister sur la personne, non pour la marquer : oéco) signifie « je porte », et èvto çépo) « moi, je porte » ou « c'est moi qui porte ». Les cas grammaticaux ont tous subsisté, et par suite la fonction grammaticale de chaque nom dans la phrase est indiquée par la forme casuelle. La dis- tinction du masculin-féminin et du neutre se conserve intacte aux trois cas oii elle existait : nominatif, accusatif et vocatif. Les adjectifs gardent pour la plupart deux formes, l'une masculine, l'autre féminine suivant le substantif auquel ils se rapportent, soit [xxxpô^, [Aaxpa, ^apûç, ^apeïa y

INNOVATIONS GRAMMATICALES 3l

etc., et, avec l'accord en cas et en nombre, ceci permet d'indiquer le plus souvent quel est le substantif déterminé par un adjectif donné.

Dès lors on n'a aucun besoin de recourir à l'ordre dans lequel ils sont rangés pour indiquer la fonction des mots dans la phrase. L'ordre des mots n'a généralement aucune valeur grammaticale définie en grec. Sans doute les petits mots accessoires se placent normalement après le premier mot principal de chaque phrase ; on a ainsi chez Homère (A io6) :

trois mots accessoires tm, ttote, jj-ot, tous trois atones et enclitiques, suivent la négation cj et précèdent les mots principaux de la phrase. Sans doute aussi les mots qui se groupent pour le sens sont normalement rapprochés et ne sont dissociés qu'en vue de produire des effets, ce qui arrive surtout dans certaines langues littéraires artificielles. Sans doute enfin il y a des manières plus usuelles les unes que les autres de grouper certains mots, et chaque expression donnée comporte son ordre qui ne varie guère: on dit: lio^z^i xw or,;j.o), non xÇ» oy^jj-w ISo^ev. Mais presque jamais sauf en ce qui concerne la règle rigide relative aux petits mots accessoires un ordre n'est seul admis à l'exclusion de tout autre ; jamais un ordre défini ne sert à indiquer une fonction grammaticale. Nulle part donc l'ordre des mots n'est plus « libre » ce qui ne veut pas dire arbitraire qu'il ne l'est en grec ; nulle part il n'est plus réservé à l'expression seule et n'a moins de valeur grammaticale. La phrase grecque a gagné à cette liberté, qui n'a nulle part son égale, une sou- plesse singulière qui a bien servi les écrivains. La phrase sanskrite a, du moins en prose, un ordre de mots quasi fixe ; le latin, malgré une liberté relative, a des ordres relativement définis. En grec, la liberté de l'ordre des mots est pratiquement absolue.

Tant parce qu'il a innové que par ce qu'il a maintenu, le grec commun oflVe un système à part. Ce système était bien établi et, dans l'ensemble, assez stable pour durer longtemps. Il n'a pas subi de modifications essen- tielles durant toute l'époque classique.

Même si des données historiques et archéologiques sans nombre n'attes- taient pas l'unité de l'hellénisme, l'unité de système linguistique suffirait à en porter témoignage : l'unité de langue atteste chez les Grecs une vieille unité nationale, caractérisée par une civilisation propre

CHAPITRE III LE GREC ET LES LANGUES VOISINES

Si l'on savait quelles langues ont rencontrées soit en Grèce propre, soit dans les îles et sur les rives de la Méditerranée qu'ils ont colonisées, les hommes qui ont apporté avec eux la langue grecque commune, on pourrait essayer de rechercher ce que doivent les particularités de la pro- nonciation ou de la grammaire du grec aux populations que les « Hellènes » se sont assimilées, et, d'autre part, de déterminer quels sont, parmi les mots grecs, ceux qui ont été empruntés à l'idiome des occupants anté- rieurs ou à des langues de civilisation de la Méditerranée. Le problème se pose ; on n'a pas de données pour le résoudre.

Une seule chose est sûre : les innovations qui font que le système grec diffère essentiellement du système indo-européen supposent des tendances bien distinctes de celles qui caractérisaient l'indo-européen, et, par suite, l'action de populations indigènes avec lesquelles se sont mélangés les envahisseurs de langue indo-européenne. En passant de l'indo-européen au grec commun, on entre dans un monde nouveau.

Des langues parlées dans la péninsule grecque avant l'invasion hellé- nique, on ne sait rien. Les Pélasges ne sont qu'un nom. Pour les îles et pour l'Asie Mineure, on est un peu moins mal partagé. On a trouvé à Lemnos une inscription en une langue inconnue, qui rappelle de loin l'étrusque. Dans l'Est de la Crète, à Praisos, on a trouvé aussi quelques inscriptions en caractères grecs, mais dans un idiome inconnu. De même à Cypre, on a usé du syllabaire cypriote qui a servi à noter du grec en beaucoup de cas, mais qui n'a visiblement pas été inventé pour écrire du grec et qui convient mal à la langue grecque, pour écrire une langue inconnue qui ne ressemble en rien à du grec. Toutes ces inscriptions, qu'on lit, sontininteUigibles. Rien n'indique même que les langues dans lesquelles elles sont écrites soient indo-européennes. Le plus probable est qu'elles appar-

LE GnEC ET LES LANGUES VOISOES 33

tiennent à d'autres familles. Jusqu'à ce qu'un hasard imprévu donne la clé de ces textes, il sera impossible d'en rien tirer, sinon cette donnée que jusqu'à l'époque historique il a subsisté à Lemnos, en Crète, à Cypre, des langues qui ne sont ni du, grec ni du sémitique. Il est inutile •de s'acharner à les comprendre directement : on ne devine pas le sens d'une langue inconnue ; pour qu'on arrive à interpréter un texte en une langue dont la tradition a été interrompue, il faut ou bien qu'on en pos- sède une traduction littérale en une langue connue, c'est-à-dire qu'on ait de bons textes bilingues, ou bien que la langue en question soit toute sem- blable à une ou plusieurs langues connues, c'est-à-dire qu'elle soit en «omme une langue connue.

Dans les monuments crétois dits « minoens » du second nàllénaire avant l'ère chrétienne, on a trouvé de nombreux textes écrits à l'aide d'un alphabet assez compliqué, probablement syllabique. On n'a pas jusqu'à présent réussi à les déchiffrer. Et ceci rend probable que la langue de ces textes n'est pas du grec. Car une écriture phonétique inconnue recouvrant une langue connue est en principe déchiffrable.

En Asie Mineure, en contact immédiat avec les Grecs, on a des restes de quatre langues non helléniques : le phrygien, le lydien, le carien, le lycien.

Au Nord est le phrygien, dont il reste très peu de chose, quelques lignes seulement et en partie assez tardives ; le peu qu'on sait du phrygien auto- rise à en affirmer le caractère indo-européen ; des témoignages anciens donnent les Phrygiens pour des colons thraces et les Arméniens pour des colons phrygiens. Des langues de ces trois peuples, l'arménien est la seule qui soit connue de manière complète, mais à une date très posté- rieure, vers le v* siècle ap. J.-C, d'après la date traditionnelle. Le peu que l'on sait du phrygien ne contredit pas les témoignages anciens sur la parenté de l'arménien et du phrygien, mais n'en apporte pas non plus la confirmation. Le phrygien paraît avoir subi par la suite l'influence hellé- nique d'une manière intense ; mais on ne voit pas qu'il ait beaucoup agi , sur le grec, ou, s'il a agi, on ignore en quoi.

Le carien et le lydien sont connus par des inscriptions récemment dé- couvertes ; du lycien on possède depuis longtemps un grand nombre d'inscriptions, en partie assez étendues. Grâce au fait qu'il s'agit surtout d'inscriptions funéraires, on a pu entrevoir quelque chose de ce que signi- fient les textes lyciens, bien qu'on soit loin de pouvoir les interpréter dans le détail d'une manière sûre. Ce qu'on a déterminé jusqu'ici suffit à garan- tir que le lycien n'est pas une langue indo-européenne proprement dite ; mais plusieurs des linguistes qui ont examiné la question seraient disposés ■à rapprocher le lycien du groupe indo-européen ; il s'agirait peut-être d'une parenté remontant à une époque plus lointaine : sans être une A. Meillet. 3

34 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES

langue romane, l'allemand est apparenté à chacune des langues romaneSy parce que le germanique et le latin sont également des langues indo-euro- péennes ; on peut concevoir de même que le lycien et l'indo-européen remonteraient à un original commun. Au point est arrivé le déchitTre- ment du lycien qui depuis plusieurs années ne paraît pas avoir fait un progrès bien sensible , on n'a le moyen de rien affirmer, et les hypo- thèses même sont sans doute prématurées. Tout ce que l'on sait de certain, c'est que les langues que les Grecs ont rencontrées en Asie Mineure, au bud de la Phrygie, ont un aspect très différent de celui des langues indo- européennes anciennes.

Du hittite, on a des vocabulaires hittito-babyloniens, qui fournissent jusqu'ici peu de données utiles, et des textesécrits en caractères cunéiformes, qu'on a essayé d'interpréter, grâce aux nombreux idéogrammes qu'ils comprennent; si l'interprétation proposée est correcte, le hittite serait un idiome indo-européen tout à fait différent du grec, et dont rien n'indique qu'il ait exercé sur le grec aucune action ; mais elle est bien douteuse.

Les inscriptions vanniques en cunéiforme, qui fournissent la langue des populations de la région arménienne antérieures à l'arrivée des colons qui ont apporté la langue indo-européenne connue sous le nom d'arménien, ne sont interprétées qu'à l'aide des idéogrammes qu'elles contiennent, et n'enseignent à peu près rien au point de vue linguistique jusqu'à présent.

On peut se demander si les langues modernes du Caucase ne sont pas apparentées à certaines des anciennes langues d'Asie Mineure. L'étude des langues caucasiques est encore à ses débuts. La seule langue cauca- sique pourvue d'une littérature ancienne est le géorgien, qui forme avec le laze, le mingrélien et le souane un groupe défini; celui des « langues cau- casiques du Sud ». Dans les vallées du Caucase, surtout sur le versant Nord, on trouve un grand nombre de langues diverses, dont la plupart n'ont encore été décrites que d'une manière insuffisante, dont la gram- maire comparée n'est pas faite, dont la parenté avec le groupe dit du Sud est possible mais non rigoureusement démontrée et dont les relations entre elles ne sont pas encore établies. Du moins sur tous ces points le travail est-il possible ; il est en partie commencé et n'attend que des travailleurs. Quand on aura posé la grammaire comparée des langues du Caucase et déterminé avec précision quelles relations les unissent mais alors seu- lement — , on en pourra tirer parti pour des rapprochements avec l'élamite ou avec les vieilles langues d'Asie Mineure.

Un texte du xiv" siècle av. J.-C, trouvé en Cappadoce, renferme quatre noms de dieux indo-iraniens, Indra et les Nâsatya, Mitra et Varuna, et atteste ainsi que, à cette époque, l'influence de la population parlant des langues indo-iraniennes s'est étendue jusqu'à l'Asie Mineure. A ce même moment les textes cunéiformes présentent un peu partout un grand

GRECS ET SÉMITES 35

nombre de noms dont l'aspect général est indo-iranien. Au xiv^ siècle, derrière les peuples de langues diverses que les Grecs ont rencontrés en Asie Mineure, il y avait une invasion indo-iranienne. L'entrée des Hellènes en Asie et dans la Méditerranée Orientale et l'entrée des Aryas dans la région qui est devenue par la suite la région iranienne ont eu lieu d'une manière parallèle et sans doute à peu près simultanée. On désigne ici par Aryas uniquement des populations de langue indo-iranienne, les seules dont on sache qu'elles se soient jamais donné ce nom. Il est probable que depuis au moins le xv" siècle av. J.-C. , les Aryas ont été très actifs en Asie ; mais cette activité a eu lieu au Nord et à l'Est des empires et des royaumes sur lesquels on possède des documents historiques, et tout ce qu'on entre- voit, ce sont les relations que ces royaumes dont on a des monuments écrits ont entretenues avec les tribus « aryennes » les plus avancées vers l'Ouest.

Les peuples de langue sémitique étaient loin des Grecs, et ce n'est guère qu'à l'époque historique que des rencontres ayant quelque importance ont se produire. En tout cas ces rencontres n'ont eu lieu qu'aux extrémités des domaines occupés par les deux groupes. Ce ne sont du reste pas les Phéniciens qui ont une place dominante dans la Méditerranée durant le second millénaire avant l'ère chrétienne, au moment les Grecs viennent s'y installer. Ce n'est pas la civilisation phénicienne qui a servi de modèle aux Grecs venus du Nord ; l'archéologie en a fourni la preuve, et l'on n'est pas surpris de ne trouver en grec qu'un nombre infime de mots empruntés au phénicien. Sans doute le grec a en commun avec le phéni- cien quelques termes proprement commerciaux, le nom de la toiled'embal- lage, (7a7.y.o;, et celui des vaisseaux qui servaient à enfermer les marchan- dises liquides, y.âoo; ; le nom d'une monnaie, p.va et sans doute, celui de For, ypijjô; ; le nom d'un vêtement de luxe, y.Twv (écrit aussi xiOwv), que les Romains ont emprunté de leur côté en en faisant tunica avec addition d'un suffixe latin. Le nom de la « myrrhe », [j.jppa, ne peut être séparé du babylonien miirru. Mais à supposer que tous ces mots soient propre- ment sémitiques et que les Phéniciens n'en aient pas emprunté au moins ime partie à une tierce population, le nombre des anciens emprunts tout à fait certains du grec au phénicien n'atteint sans doute pas la dizaine, et, si les lettres de l'alphabet grec n'avaient des noms identiques à celles de l'alphabet phénicien, les contacts entre les deux vocabulaires pourraient passer pour insignifiants. Tous les emprunts, à commencer par les noms des lettres de l'alphabet, sont de caractère technique, et l'on n'en peut conclure qu'à des relations commerciales, nullement à une action impor- tante des langues sémitiques sur le grec.

On sait par des textes égyptiens qu'au xiu* siècle av. J.-C. les Akaiwusi venus par mer ont attaqué l'Egypte. La concordance de nom et l'inipor-

36 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES

tance que les Grecs prenaient alors dans la Méditerranée font supposer que ces peuples de la mer étaient bien les 'Ayy.\Foi, les 'A^/atoî d'Homère. Le w intérieur du nom des 'Ayx'.Fci est conservé dans la forme latine Achhâ. La forme hyjx'.Foc est du reste donnée par une inscription cypriote, dans l'alphabet cypriote qui note régulièrement le /" à lïntérieur des mots comme à l'initiale. On ne connaît pas de faits qui établissent une action appréciable de la langue égyptienne sur le grec à cette époque, ancienne.

Sur les anciennes langues de la péninsule des Balkans, on est plus mal fixé encore.

Du macédonien on n'a pas une inscription, pas une ligne de texte suivi. Tout ce que l'on en connaît, ce sont quelques mots transmis par les auteurs grecs, mais il est impossible de faire le départ entre ce qui est mots empruntés au grec, adaptés à la prononciation macédonienne, et ce qui est proprement macédonien. L'un des traits les plus remarquables est celui- ci que des sonores répondent aux sourdes aspirées du grec ; on a par exemple ccôpa; en regard de 6;opa;, et àôpoj-TEç" copu;, Mav.soivc; chez Hésychius (au lieu de àcpoj-reç, on a proposé de lire àopoXiFi- ; mais la même glose se retrouve ailleurs sous la forme indépendante aSpots; ; et le nom des sourcils qui est indo-européen apparaît avec un suffixe -/- dans certaines langues indo-européennes, en dehors du macédonien, dans l'Avesta au duel hr(iî)vathyam, et en vieil irlandais : bnlad). On sait si peu de chose qu'on n'est même pas arrivé à déterminer si le macédonien est un dialecte grec très aberrant ou une langue indo-européenne distincte, comme le latin ou l'arménien. Il y a beaucoup des éléments macédoniens connus qui concordent exactement avec les formes grecques correspon- dantes ; mais comme la Macédoine a du à la Grèce toute sa civilisation à l'époque historique et que la langue écrite de la Macédoine a toujours été le grec, les concordances s'expliquent aisément par des emprunts dans la plupart des cas; c'est probablement le cas de o'op^.; « rate », terme médi- cal, sans doute emprunté au grec. En revanche, une forme comme àSpoîJTe^, àzooxic, qu'on vient de citer montre dans le macédonien une formation ancienne dont le grec n'a pas l'équivalent. Il serait bien vain de discuter une question qui, en l'état des données, ne comporte pas de solution et qui se résoudrait immédiatement si le hasard Uvrait un texte de dix lignes, comprenant des phrases suivies. Mais les Macédoniens n'ont sans doute jamais écrit leur propre langue, et leur aristocratie s'est hellénisée dès qu'elle l'a pu ; l'inlluence subie a été d'abord celle du thessalien, et ensuite celle de l'attique.

C'est à peine si l'on a une ligne ou deux de thrace, naturellement inin- telligible. Ce que livrent quelques gloses et quelques noms propres ne suffit ni à confirmer ni à infirmer les témoignages antiques qui rapprochent

LES NOMS PROPRES O7

le thrace du phrygien, qui n'est guère moins inconnu, et de l'arménien, qui est connu tardivement et sous une forme déjà très évoluée. Le thrace est indo-européen ; mais comme en aucun cas il n'est un dialecte proche parent du grec, la position géographique qu'il occupe, qui doit répondre à un état assez ancien et qui explique aisément la migration de colons en Asie Mineure, suppose que l'entrée des Hellènes dans la Grèce propre s'est faite non du côté de l'Est, mais plutôt à l'Ouest^ au voisinage de l'Albanie actuelle.

L'albanais est une langue indo-européenne, qui, au point de vue du traitement des gutturales, appartient au groupe oriental. L'albanais est la dernière des langues indo-européennes qui ait été fixée par écrit : ses plus anciens textes ne remontent pas au delà du xvii" siècle, et on ne le connaît guère que sous des formes modernes. On ne voit pas que le grec ancien ait eu sur l'albanais aucune influence notable, tandis que le latin vulgaire d'époque impériale, les formes médiévab.s et modernes du grec, du slave, de l'italien l'ont empli d'emprunts. On ignore quand et comment l'albanais est devenu l'idiome de la région il domine actuellement.

A l'Ouest les Hellènes ont rencontré en Italie des langues très variées, qui toutes, sauf l'étrusque, peuvent avoir été indo-européennes et dont celles qui ont pris le plus d'importance ont été celles du groupe dit ita- lique, le latin d'une part, l'osco-ombrien de l'autre. Plus loin encore, en colonisant, les Grecs ont rencontré le dialecte proche parent de l'italique, à savoir le celtique. Enfin en Espagne ils ont côtoyé l'ibère, dont on a peu de textes, et dont la parenté avec le basque est probable, mais malai- sée à établir rigoureusement ; de nouveau, on avait ici des idiomes non indo-européens ; mais les Hellènes ne les ont atteints que tard, et l'action de ces idiomes n'a pu s'exercer que sur des colonies lointaines. Il n'y a pas lieu davantage de rechercher ici ce qu'a pu être le libyen, dont on a quelques débris ; car cela n'intéresse pas l'histoire du grec. Alors comme aujourd'hui la région Nord de l'Afrique devait présenter des idiomes de type berbère.

En somme on ne connaît que vaguement la géographie linguistique des peuples méditerranéens au moment oii les Hellènes y sont arrivés. Pour la plus grande partie des régions, on n'a aucun texte. Quand on a des textes, s'ils ne sont pas écrits dans des langues conservées par la suite, on ne les comprend pas ou presque pas. Et la répartition des langues, telle qu'elle apparaît à l'époque historique, ne révèle pas ce qu'a pu être la répartition quelques siècles auparavant. Car il s'est produit des changements de toute sorte dans la disposition des peuples et par suite dans la réparti- tion des langues.

Quand on n'a pas d'autre moyen d'information, quand les témoignages

38 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES

historiques manquent, que les langues ne sont pas transmises et qu'on n'a pas le moyen de faire de la grammaire comparée, on recourt à l'exa- men des noms propres, à l'onomastique. Mais les conclusions qu'on peut tirer de cet examen sont toujours vagvies et incertaines. Les noms pro- pres sont sujets à toutes les déformations des autres noms et de plus à des accidents imprévisibles : si l'on ne savait pas que le nom de la ville deNoyonestun ancien Novio-magos , c'est-à-dire « nouveau champ » en gau- lois et que le nom de la ville de Lyon est un ancien Liigu-dûnon « cita- delle de Lug )), aussi en gaulois, personne ne s'en aviserait : et, la forme moderne du nom de V Allier (prononcé Alyi) ne donnerait pas le moyen de supposer VElauer que fournissent les textes latins. D'autre part, en matière de noms propres, on ne peut en bonne méthode utiliser que des interprétations évidentes ; personne ne doute que Ritu-magos (Radepon!) ne soit le « champ du gué » parce que le sens obtenu est naturel, et que la rencontre de deux mots celtiques sur un sol l'on sait qu'il y a eu des Gaulois ne peut pas être fortuite. Un pays l'on rencontre en abon- dance des noms comme Villeneuve, Vicilleville, Font-Saint-Esprit etc. est ou a été de langue française. Mais des conditions aussi favorables sont rares. Un nom propre n'ayant en général aucun sens par définition, l'inter- prétation en est arbitraire ; la sûreté relative que donne à l'étymologiste le concours d'une identité de sons et d'une identité de forme en matière de noms communs manque dès qu'il s'agit de noms propres : une étymo- logie de nom propre ne repose que sur des ressemblances de forme. De plus, les noms propres sont sujets à être transportés au loin, et il arrive constamment que des noms ne répondent pas aux règles du parler local ; rien n'est plus sujet à des transports arbitraires, à des variations fortuites qu'un nom propre : dans des pays Satnrninus est devenu Sornin ou Sorlin, on rencontre des quantités de lieux nommés Sctint-Saturnin, ce qui est la forme savante, prise au latin écrit. Et d'autre part, il arrive que les noms propres soient d'une extrême ténacité : ce n'est qu'une minorité des noms propres d'un pays qui comporte à un moment donné une expli- cation ; et l'on n'est jamais autorisé à croire qu'un nom donné doit s'in- terpréter par telle ou telle langue actuellement parlée par les gens du pays qui emploie ce nom : ni le gaulois, ni le latin, ni le germanique ne four- nissent Texplication du nom de Paris ou de celui de la Seine ; on peut toujours supposer qu'un nom propre appartient à une couche plus ancienne, et parfois à une couche beaucoup plus ancienne, que le parler usuel. On trouve en France des noms antérieurs au gaulois, des noms gaulois comme Noyon, des noms latins comme Aix, des noms français nouveaux comme Villeneuve ou Moulins. Certaines explications sont évidentes quand elles sont accompagnées de données historiques : le nom d''Agde, 'AyiOv;, s'ex- plique en grec, parce qu'on sait qu'AyaO-/;, Agathe était une colonie

LES NOMS PROPRES 3q

^grecque ; mais si, sans connaître ce fait, on interprétait le nom moderne ■d'Acrde par le grec, on lancerait une hypothèse sans valeur. Et le fait que le nom ancien de Marseille, Macro-a)Jy. ne s'explique pas en grec n'empêche pas Marseille d'être une colonie grecque. L'onomastique peut quelquefois apporter des confirmations curieuses à des faits connus; mais ce serait un défi à toute méthode que de fonder sur des études de noms propres l'affir- mation d'un fait historique. Le linguiste qui sait à quel prix on peut établir une preuve linguistique doit résister à la tentation de rien fonder «ur quelques ressemblances de noms propres.

La plupart des noms de lieux de la Grèce ne s'expliquent pas ou s'ex- pliquent mal par la langue grecque. Un grand nombre ont des finales en -(jGz: (attique -—oç) ou en -vOc; qui rappellent beaucoup de finales en -crcroç ■et en -vccç fréquentes dans le Sud de l'Asie Mineure. On a ainsi près d'Athènes ITixyjttôç et le A'jy.a5-/]Tt6; ; il y a des dèmes attiques du nom de ripoêâA'.vOcs, Tpr/.ôpuvGcç. Il est possible qu'il y ait eu à une époque pré- historique, comme à l'époque historique, des populations parlant la même langue sur les deux rives et dans les îles de la mer Egée. Mais on ne sait ni quelle était cette langue ni quand elle a été parlée ni par qui ; on ne sait pas quels noms doivent lui être attribués, non plus que ce qu'ils signifiaient. Ce qu'indiquent les noms propres, c'est que le grec qui est la langue d'une population d'envahisseurs a pris dans la mer Egée la place de langues toutes différentes et probablement de même famille que certaines autres langues parlées dans le bassin oriental de la Méditerranée. Cette conclusion n'a rien d'imprévu, et elle n'offre qu'un intérêt médiocre. Si l'on essaie de lui donner un intérêt en la précisant, on tombe immédiate- ment dans l'arbitraire.

Par le fait qu'on ignore quelles populations les Hellènes ont traversées, assimilées ou remplacées durant leur migration du domaine « indo-euro- péen » jusqu'à la Grèce, on est dispensé de rechercher ce que l'aspect pris par l'indo-européen en grec commun peut devoir à chacune de ces popu- lations. Du reste, même l'on a sur les populations antérieures à l'installation d'une nouvelle langue dans une région des données précises, on n'arrive guère à déterminer en quoi la substitution d'un idiome à un autre a commandé l'évolution ultérieure. Les romanistes ne sont pas arri- vés à se mettre d'accord sur ce que la forme prise en Gaule par le latin peut devoir à l'influence gauloise, et tel romaniste éminent va jusqu'à dénier presque toute action au gaulois sur le développement de la prononciation ou de la grammaire du gallo-roman. Seul, le vocabulaire atteste d'une manière sûre que les Gaulois ont gardé quelque chose de leur langue en parlant latin. Et encore les mots gaulois que le français a conservés ne sont-ils pas nombreux ; beaucoup d'entre eux, du reste, le mot carrum (fran- çais char^ et le mot carruca (français charrue) par exemple, ne sont pas

4o LE GREC ET LES LAÎSCIES VOISINES

propres au gallo-roman mais communs à Tensemble du latin vulgaire ;: d'autres mots, comme bemm (français henne)^ ne dépassent pas dans le domaine roman les limites du territoire autrefois occupé par les Gaulois, en y comprenant l'Italie du Nord et l'Engadine ; ceux-ci seuls peuvent passer pour des survivances de la langue gauloise sur le sol gaulois. Il est probable qu'il y a en grec des mots que les Hellènes ont pour ainsi dire ramassés en chemin et d'autres qu'ils ont trouvés en Grèce ou qu'ils ont reçus des diverses populations du monde a égéen ».

On ne s'en aperçoit guère à lire les dictionnaires étymologiques. C'est que les auteurs de ces ouvrages sont toujours des comparatistes ; leurs études spéciales les ont accoutumés à rapprocher systématiquement le grec des- autres langues indo-européennes ; sauf dans les cas il s'agit de mots qui se retrouvent manifestement en sémitique, comme criy.y.cç, et qui n'ont eu accès aux autres langues indo-européennes que par l'intermédiaire des Grecs et des Romains, les étymologistes visent donc toujours à interpré- ter chaque mot grec par comparaison avec quelque autre langue indo- européenne. Mais, en fait, il n'y a qu'un petit nombre de mots grecs dont l'indo-européen fournisse une étymologie certaine. On sait d'où sortent r^uvqç) et T.ôo\z, [xi6u et pojç, rJjp et uîwp, qui sont de vieux mots indo-euro- péens sûrement établis. Mais il y a une foule d'autres mots qu'on n'inter- prète que par des rapprochements incertains ou forcés. Les personnes qui ne sont pas du métier ne savent pas assez que, pour une étymologie sûre, les dictionnaires en offrent plus de dix qui sont douteuses et dont, en appliquant une méthode rigoureuse, on ne saurait faire la preuve. Les mots les plus courants, comme le nom de la chevelure v,itj.r,, n'ont aucune étymologie connue ; le mot y.c[ji,[j.ouv « parer, farder » n'en a pas davantage, ni non plus -/.éfA-Ko; « bruit sonore » ; le rapprochement de xoiJ.^j^oç « élé- gant )) avec le lituanien s:{vankus <( convenable » serait possible pour le sens et à peu près pour les sons ; mais il se borne à l'élément radical, et, comme le mot ne se retrouve nulle part en dehors du baltique et du grec, cette possibilité mérite à peine considération-; le mot y.ôvaoc^ qui désigne un bruit appartient au grand groupe des mots expressifs commençant par une gutturale qui désignent des bruits, mais le rapprochement avec latin cano, etc. ne dépasse pas l'élément radical et n'a presque pas d'intérêt. Qu'on choisisse au hasard une page quelconque d'un dictionnaire étymo- logique, et le résultat sera presque toujours le même. Bien que connu dès une date relativement ancienne, bien qu'étant avec l'indo-iranien la seule langue indo-européenne attestée dès avant le v" siècle, le grec présente un nombre immense de mots d'origine inconnue, plus par exemple que le slave dont les premiers textes sont du ix*" siècle ap. J.-C.

Si les mots grecs s'expliquent si mal par l'indo-européen, c'est sans doute qu'ils sont en grande partie empruntés à des langues non indo-eu-

MOTS ÉGÉEJJS EN GREC 4l

ropéennes. Les découvertes archéologiques des dernières années ont prouvé que, dans les pays que baigne la Méditerranée orientale, il a existé au cours du second millénaire avant le Christ une civilisation très avancée dont le centre le plus brillant était en Crète. Or, la langue ancienne de la Crète n'était pas le grec ; avant les invasions successives d'Hellènes, il y a eu en Crète une population, celle que le texte homérique qualifie encore d'E-Tîiy.poT;; :

Odyssée, t, 176 :

â'X)vY] o'à'AÀwv '■(KMGay. [j.e[jsiy\j.v/r,' h [).h 'A'/atoî, èv 0' 'ETSôy.prjTeç y.eyyX-qzcpzç, èv ce KuotovcÇ, Atop'.se^ xptyatxs^ dXc'. ts nsAacyo'!.

Les inscriptions inexpliquées de Praisos sont peut-être écrites dans la langue de ces anciens occupants du pays, et l'on a dit ci-dessus que les textes trouvés dans les monuments « minoens » ont chance den être pas en grec. On peut noter, à titre d'illustration sinon de preuve, que le seul mot grec dont on puisse affirmer le caractère « minoen », le mot Xa6j- pivOcç, n'a pas l'aspect d'un mot indo-européen, qu'il ne s'explique pas par l'indo-européen et qu'il présente la finale -tvG;;, observée dans tant de noms propres, sans doute préhelléniqucs. Si comme il semble, les Grecs ont trouvé dans la Méditerranée une langue de civilisation, ils n'ont pu manquer de lui prendre un grand nombre de mots désignant des objets qu'ils ne connaissaient pas, de même que, en se répandant sur l'empire ro- main, les Germains ont pris au latin nombre de mots en même temps qu'ils s'assimilaient en quelque mesure ce qui subsistait de la culture antique. Les grands seigneurs iéodaux de la fin du second millénaire av. J.-G. que les acropoles de My cènes et de Tirynthe nous rendent si présents étaient déjà des Hellènes prescjue certainement, des Achéens sans doute ; or, ils avaient beaucoup retenu delà civilisation « égéenne », et c'est après eux qu'est intervenue la période de troubles et de barbarie d'où est sortie tout d'un coup, du vu® au v^ siècle av. J.-C, la merveille de la civilisation grecque.

Comme la langue ou les langues de la civilisation « égéenne » sont inconnues, on n'a aucun moyen de démêler ce que le grec a emprunté de ce côté. Mais il ne faut pas attribuer à l'indo-européen ce qui a chance d'être plutôt « égéen ».

Le nom de 1' « olivier », zKyJ.ÇF)x, emprunté par le latin qui en a fait olina, et le nom de V « huile (d'olives) », è'Xa'. (/")3v, aussi emprunté par le latin qui en a ïâ'il oleuiii, doivent provenir du monde égéen. Entre autres choses, on a trouvé dans la Crète ancienne des restes d'huileries. Le nom arménien de l'huile, ewl (génitif iwloy)^ dont la forme ancienne doit avoir été el et qui subsiste dans les parlers arméniens actuels sous la forme t'y^

42 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES

ne s'explique pas par un emprunt au grec et doit provenir, directement ou indirectement, de la même langue qui a fourni èXa{(/')â, £Xat(/")ov au grec. L'olive et l'huile ont, en égyptien et en sémitique, un autre nom qui a eu. dans la Méditerranée orientale une grande fortune et qui s'est étendu jusqu'à l'arménien.

Pour le « vin » , les langues indo-européennes parlées sur les bords de la Méditerranée ont des noms manifestement apparentés les uns aux autres, et un nom tout pareil se retrouve en sémitique: le nom sémitique est tuayn"" en arabe, luayn en éthiopien, et, avec le passage normal de w initial à.y,yayin en hébreu, înu en babylonien. Le grec a FoX^oq pour le « vin », et oWci désigne le « cep de vigne » chez Hésiode; le terme courant pour le « cep de vigne » est le mot d'origine inconnue à'ij.TîeXo;. Le mot latin iiîjîinn est neutre, et ceci seul suffit à indiquer qu'il n'est pas emprunté au grec ; du reste la forme ombrienne vinu, uinu a un f, qui exclut l'hy- pothèse d'un ancien *iuoinomj devenu *veinom, uïnum en latin. En Orient, l'arménien a gini « vin », qui peut reposer sur *woiniyo- et ne provient manifestement pas du grec ; le géorgien -rvmo montre encore l'intermé- diaire Y*" par 011 le w^ a passé pour aboutir au ^ arménien. L'albanais vêm (yîri dans le dialecte tosk , avec le changement normal de n intervocalique en r) a une origine pareille . Toutes les formes des autres langues indo-européennes, fin en irlandais, gzuhi en gallois, 7Mein (allemand weiti) en gotique, vino en slave, proviennent d'emprunts directs ou indirects au latin. Il n'y a aucune raison de tenir le mot sémitique pour emprunté à des langues indo-euro- péennes, ou inversement, et, quoi qu'on puisse penser d'une parenté loin- taine entre le sémitique et l'indo-européen, il est exclu que l'indo-européen et le sémitique aient reçu le nom du vin de leur premier fonds commun hypothétique. Le plus probable est que le sémitique et les langues indo- européennes de la Méditerranée ont emprunté à une troisième langue. Avant d'approcher de la Méditerranée, les peuples de langue indo- européenne ignoraient le « vin » ; leur boisson fermentée était 1' « hydromel » qu'on désignait par le mot qui signifie aussi « miel » : mâdhu en sanskrit, tnedil en slave, medus en lette ; le grec n'a pas conservé pour désigner le « miel » ce mot, parce que, comme les autres langues occidentales, il en a un autre [xsXt, apparenté à tneiràe l'arménien, mel du latin, mil de l'ir- landais, niili^ du gotique ; mais il a gardé le vieux nom de 1' « hydromel », (jiO'j, comme l'a fait aussi le germanique: vieux haut allemand metu (allemand moderne mel) ; et ce nom a été appliqué à la boisson fermentée qui a été substituée à l'hydromel : [jiOu est devenu une désignation du « vin » ; on observe le même changement de sens en iranien, oîi le persan may, représentant un ancien *madu, signifie « vin », comme [jâ^j.

Un rapport entre grec cjjy.ov (tu/.ov en béotien), latin ficus et arménien thu^ paraît vraisemblable ; et, comme aucun de ces noms n'explique les

MOTS ÉGÉENS EN GREC 43

autres, on est conduit à se demander si tous trois ne seraient pas des em- prunts indépendants à quelque original commun.

Ue du latin mm/â; s'explique mal en partant du grec p.ivOr] ; il est plus naturel de supposer que le grec et le latin doivent ce mot à une même langue inconnue. Et en effet, on trouve de même i en grec, e en latin dans le nom d'un arbre essentiellement méditerranéen, le « cyprès » : xuizx- 0C773; en grec dès l'époque d'Homère, cupressus en latin ; la finale carac- téristique de ce nom se retrouve dans beaucoup de noms propres et aussi dans des noms communs comme vapy.iTaoç.

Le nom de la rose est p3ov, lesbien ^pîoov supposant un ancien */'poccv , il existe déjà chez Homère dans l'épithète p^ooBa/.-uAsç de l'aurore. Le latin rosa n'en peut pas sortir directement, et le dérivé grec *p3osa, *poC>., qu'on utilisé pour en rendre compte, est une forme hypothétique, fabriquée pour les besoins de l'étymologie. Le mot trouve un parent seulement en iranien le persan gui « rose » repose sur un ancien *iordi- ; l'arménien vard « rose » est emprunté à un dialecte iranien, il s'agit sans doute d'un nom « égéen » ancien ; mais on ne saurait restituer la forme de l'original commun auquel Grecs, Iraniens et Italiotes ont emprunté. La forme grecque est de type éolien : car le traitement po d'une ancienne r voyelle est une caractéristique de l'éolien ; ce sont sans doute des Eoliens qui ont fait l'emprunt et c'est des Eoliens que les autres Hellènes ont recevoir le mot.

Le nom grec Xdp'.ov du « lys » est trop voisin du latin Jilium pour en être séparé, trop différent pour avoir fourni celui-ci. Cette fleur était connue en Crète à l'époque « minoenne » . On retrouve en copte un mot 'çr,pi, qui semble appartenir au même groupe sans être un emprunt au

Un nom d'objet de civilisation, terminé par -tvOoç, comme àaa[;.iv0o^ « baignoire » déjà usuel dans le texte homérique, ne peut être qu'« égéen ».

Quand on constate que des mots comme ^aaïAsôç ou comme /"ava^ n'ont rien qui rappelle l'indo-européen ni par l'aspect général, ni par les élé- ments constituants, on est même conduit à se demander si la civilisation « égéenne « n'a pas exercé sur la constitution politique des Hellènes une action considérable.

Il serait vain de faire des hypothèses précises sur un sujet oii les faits manquent. Mais il l'est beaucoup plus de chercher à expliquer par l'indo- européen tout l'ensemble des termes de civilisation du vocabulaire grec, dont une part notable a chance d'être d'origine « égéenne ». Peut-être les découvertes de l'avenir apporteront-elles des données positives, ce que l'on sait maintenant donne seulement des raisons de se défier. En l'état présent des connaissances, le plus prudent est de ne tenir pour établie l'origine indo-européenne de mots grecs que il s'agit de verbes, et

44 LE GREC ET LES LANGUES VOISIINES

surtout de verbes anomaux, de mots non grammaticaux comme les pro- noms ou les prépositions, de noms de nombre, d'adjectifs courants comme ÇiOLoùq ou véoq, et de termes dont le caractère indo-européen est établi par des rapprochements certains, comme les noms de parenté, zar/jp, etc., des noms d'animaux tels que (âouç ou Ï-kt.oç^ des' noms abstraits comme [).i'/oq ou xDpoç, etc. Certains mots nouvellement formés reçoivent aussi des explications évidentes, ainsi le nom du « frère » qui a remplacé le mot ancien, ©paxwp, opâTQp, réservé à un rôle religieux (^membre d'une phra- trie) : àîsAçô; signifie qui a la même matrice, et renferme le vieux nom de la « matrice » conservé dans le nom de la ville de Delphes : AeXçoi, et est indo-européen, comme on le verra au chapitre suivant, à propos des dialectes éoliens; comme presque toujours quand une étymologie de ce genre est correcte, on en trouve une confirmation de fait : en droit athé- nien, le mariage est permis entre frère et sœur de même père, mais de mères différentes : seuls les frères utérins passaient donc pour de vrais frères. Quant aux termes de civilisation qui ne s'expliquent pas d'une ma- nière évidente par l'indo-européen, comme les mots qu'on vient de citer^ il sera sage de ne pas s'acharner à les rapprocher d'autres langues indo- européennes : les trouvailles de l'avenir risqueraient de rendre caduques d'ingénieuses hypothèses péniblement combinées.

Tandis que l'indo-iranien continue fidèlement le type de civilisation et, par suite, de vocabulaire usuel en indo-européen, les Hellènes ont apporté des innovations essentielles. Il n'y a pas eu chez les Hellènes, comme il y avait chez les Indo-Iraniens ou les Italo-Geltes, des collèges de prêtres qui maintenaient l'ancienne civilisation indo-européenne. il y avait en indo-européen deux mots différents, pour le feu par exemple, l'un de genre masculin ou féminin (c'est-à-dire « animé »), désignant le phé- nomène comme un être animé, comme une force divine, l'autre de genre neutre inanimé »), désignant le phénomène considéré comme une chose, le grec a conservé, non le nom de genre « animé » et de carac- tère religieux, comme sanskrit agnih « feu » ou latin ignis, mais le nom neutre, désignant la chose sans aucun sens religieux, •7:0p.

Les Hellènes ont accepté une culture méditerranéenne ; et, s'ils ont maintenu en gros la vieille structure de leur langue, ils ont modifié beau- coup leur vocabulaire, soit qu'ils aient gardé du vocabulaire indo-européen seulement les éléments profanes et vulgaires, soit qu'ils aient infusé aux mots d'origine indo-européenne des valeurs nouvelles, comme ils ont fait pour jjieôu, soit enfin qu'ils aient emprunté des mots nouveaux avec des choses nouvelles. Le vocabulaire grec réfléchit un type de civilisation tout profane, éloigné de l'ancienne culture indo-européenne.

CHAPITRE IV LES DIALECTES

Les formes sous lesquelles apparaît le grec sont multiples. Dès le début de la tradition, chaque région, chaque cité a son parler propre, et c'est ce parler local qui, presque partout, est écrit dans les actes officiels ou privés ; chaque genre littéraire a sa langue particulière, et presque chaque auteur traite cette langue d'une manière spéciale. Il y a, aii moins à l'époque la plus ancienne, au vi* et au v* siècles avant J.-C, presque autant de grecs que de textes. Ces formes diverses qu'affecte le grec dès le début de l'époque historique se groupent en un petit nombre de familles qu'on nomme dialectes.

Les dialectes grecs sont imparfaitement connus.

En effet, s'il est vrai que, en certaines régions, chaque cité a employé dans ses inscriptions publiques ou privées son parler propre, on n'a pour les époques anciennes que très peu de ces inscriptions en parler local. Et, à partir du iv*^ siècle, les textes dialectaux deviennent plus nombreux, l'influence de la /.cw^ ionienne-attique s'étend sur la Grèce entière; les inscriptions du iv^ siècle, et plus encore, celles du m^ et du ii^ siècle av. J.-C, quand elles sont écrites en parler local, portent les traces du fait que ceux qui les ont écrites connaissaient la xoirq ; et l'on a souvent l'impres- sion qu'il s'agit de xo'.vy; patoisée plutôt que de la tradition locale pure- ment conservée. Même à cette époque duiv'' et du ni* siècles av. J.-C, les inscriptions se font beaucoup moins rares, elles ne sont pas très nom- breuses pour chaque cité ; la plupart sont courtes et peu instructives ; il s'agit d'ailleurs de formules monotones ; les noms propres y sont nom- breux. En somme, on souffre des inconvénients ordinaires de toute docu- mentation épigraphique : données fragmentaires, spéciales à peu de cas ; témoignages souvent uniques. On a un aperçu de quelques particularités notables des parlers ; on ne peut dire qu'on connaisse les parlers. Outre

46 LES DIALECTES

celle de la /.l'.vv^, la seule épigraphie qui donne une idée, sinon complète, du moins large, de la langue, est celle d'Athènes ; mais l'attique est préci- sément aussi le seul parler local qui soit connu par une littérature abon- dante et variée.

Sauf en Attique, dans Fîle de Lesbos, et peut-être à Syracuse, la litté- rature n'a pas employé en général des parlers vraiment locaux. On revien- dra plus tard sur les langues littéraires dont, en Grèce comme ailleurs, les données sont troubles et ne fournissent qu'une image altérée de l'usage parlé ; à part Athènes et Lesbos, aucune ne coïncide exactement avec les types fournis par les inscriptions. Néanmoins les témoignages des langues littéraires concordent dans une large mesure avec ceux des- inscriptions et permettent, avec ceux-ci, de définir, sinon des parlers^' locaux, du moms certains types régionaux. Les textes littéraires ont du reste le mérite de fournir des phrases de types divers, un vocabulaire riche ; quelques pages de textes littéraires en apprennent souvent plus sur une langue que toute une collection d'inscriptions.

Aux inscriptions locales, on demandera les données précises sur la pro- nonciation et les formes grammaticales de chaque cité ; les langues litté raires peuvent seules donner une idée de la manière dont on employai ces moyens d'expression, et seules elles permettent d'apprécier les res-' sources du vocabulaire, soit par le nombre des mots qu'elles renferment, soit par la souplesse et la variété des usages qui en sont faits. D'ailleurs,, les Grecs de l'époque classique n'ont pas, comme les Hindous, fixé un langue savante unique, comportant des règles rigoureuses, et qui échappe"^ à l'action du parler courant ; les langues httéraires de la Grèce, durant toute l'antiquité, sont restées en contact avec la langue parlée ; elles e difTèrent beaucoup, mais elles en subissent sans cesse l'influence et en- reflètent les difl'érences locales et les changements successifs.

Aux données des inscriptions sur les parlers locaux, la littérature apporte des compléments ; les parodies d'Aristophane fournissent des indication* utiles sur la prononciation et la grammaire notamment du laconicn et du béotien ; et les phrases que Xénophon ou Plularque mettent dans la bouche, de Laconiens présentent des détails intéressants, surtout pour le vocabu ' laire.

Enfin on a, mais seulement à l'état de débris, des relevés que les phi lologues antiques ont faits de parlers locaux. A l'époque les parleri étaient encore usuels, vers le m^ ou le u'^ siècle av. J,-C., les grammai riens ont fait des vocabulaires plus ou moins complets de certains parlers Une partie de ces relevés a passé dans les recueils de gloses, et l'on en un assez grand nombre, surtout dans le grand recueil d'Hésychius. Ces ce qui fait que les gloses d'Hésychius servent vraiment de dictionnaire au éditeurs d'inscriptions dialectales. Le lexique d'Hésychius renferme, entn

1

SOURCES DE LA. CONNAISSANCE DES DIALECTES 47

autres, un recueil de gloses laconiennes, dont les unes sont indiquées expressément comme laconiennes et beaucoup d'autres se laissent recon- naître par leurs particularités. On lit par exemple chez Hésycliius (2io)p î(7(ji:, ijy^zoô'i. Aay.wvs; ; ce mot présente à la fois trois particularités laco- niennes caractéristiques: le F initial de Fiafiùq noté par j3, le a intervoca- lique devenu /; et amui, le -q final passé à -p ; si l'on observe d'autre part xaff^'.p^sv xâOcXe. Ar/.wve;, aussi chez Hésychius qui représente évidem- ment •/,a6xtp-^(73v, et si l'on note que 0 est représenté par a dans ces gloses laconiennes, on n'a pas besoin d'une indication de provenance pour dire que PsTop eOoq d'Hésychius fournit un mot laconien ; car sdoç avait un F initial en grec commun. Les trouvailles épigraphiques, en leur apportant des confirmations précises, ont donné une grande valeur à ces témoignages antiques.

Toutes ces données sont fragmentaires ; la plupart sont postérieures au siècle av. J.-G. ; mais on a quelque idée des parlers particuliers de chacune des régions, presque de chacune des cités de la Grèce. Pour aucune autre langue indo-européenne, on ne possède rien de pareil. Le grec est, avec l'indo-iranien, la langue indo-européenne attestée sous a forme la plus archaïque ; et c'est de beaucoup la langue l'on a la plus grande variété de parlers connus dès le début même de la tradition.

Pour autant qu'on puisse s'en rendre compte avec les données qu'on oossède, les parlers grecs du v" siècle av. J.-G. étaient bien diflérents les ins des autres. La graphie, qui est à peu près la même partout, dissimule Deaucoup de différences de détail de la prononciation. La littérature, déjà •épandue, tendait à unifier les tours de phrases et le vocabulaire. Néan- Tioins les inscriptions rédigées dans les parlers locaux, surtout les plus inciennes, offrent entre elles de fortes divergences, et il devait être nalaisé à des Hellènes appartenant à des cités différentes et parlant des lialectes différents, sinon de se comprendre en gros, du moins de s'en- endre toujours précisément. Mais les divergences n'étaient pas telles que es Hellènes aient jamais perdu le sentiment de parler une même langue. 1 ne semble pas que, au point de vue linguistique, le sens de l'unité lellénique ait jamais disparu.

Reste à classer les dialectes. Le problème ne comporte pas de solution îxacte. En effet une répartition de dialectes est la conséquence de faits listoriques particuliers ; elle traduit la façon dont les populations se sont groupées et ont agi les unes sur les autres aux divers moments de leur )assé. Si ces groupements et ces actions étaient simples, on s'en rendrait )eut-etre un compte approximatif par l'examen des particularités linguis- iques. Mais cette simplicité est chose rare, et les données linguistiques lont on dispose suffisent à indiquer que la répartition des parlers grecs-

Zi8 LES DIALECTES

suppose des actions complexes. Dès lors un classement des ressemblances et des différences que les parlers grecs offrent entre eux ne permet pas de deviner l'histoire des tribus helléniques. Or, d'autre part, cette histoire est presque inconnue faute de témoignages. L'histoire politique, comme l'histoire de la langue, commence avec les premiers textes écrits ; sans écriture il n'y a pas plus d'histoire politique que d'histoire linguistique. Les historiens demanderaient volontiers aux linguistes de leur révéler quelque chose de la préhistoire des Hellènes ; et les linguistes, pour démêler les faits offerts par la dialectologie, auraient besoin de données historiques positives.

Les types de faits avec lesquels peuvent opérer les linguistes pour classer les ressemblances et les différences des parlers en tant qu'elles tra- duisent des faits historiques sont les suivants.

Tout d'abord, le grec commun n'a pas nécessairement présenté u;; parfaite unité. La première personne du pluriel a pu être en -[xsç sur uu partie du domaine, en -[j.v> sur une autre partie ; l'infinitif présent être ' -va: dans une partie des parlers, en -[j.vry.: ou en -y.Ev dans d'autres ; et aiii-i de suite. Les limites de l'emploi de ces particularités peuvent du rc?tc avoir différé pour chacune d'elles. Les limites àsconsidérer en pareil cas ne sont pas les limites des dialectes, mais des limites de particularités dialectales. Quand on a voulu marquer en France la frontière entre les parlers du Nord et les parlers du Midi, on est arrivé à constater que cha- cune des particularités par lesquelles les parlers du Nord se distinguent de ceux du Midi a ses limites propres. Il y a lieu de croire que, dans la mesure le grec commun avait des différences dialectales, les choses s'y sont passées de même.

Une migration de peuples ne se produit pas d'un seul mouvement la plupart du temps. Des groupes se détachent les uns après les autres, et il y a des séries d'invasions successives jusqu'à ce que le pays visé soit tout entier occupé. En ce qui concerne la Grèce, on ne sait rien de ces mouvements successifs ; mais on a du moins quelques témoignages obscurs sur le dernier en date, sur l'invasion dorienne, qui a sûrement été postérieure aux autres. Les hordes d'envahisseurs n'appartiennent pas toujours à un même groupe du peuple d'origine ; si peu qu'on sache de la colonisation grecque, il est en tout cas certain que les colons qui partaient pour une même expédition appartenaient souvent à des cités distinctes. Il y a donc eu ou pu y avoir des mélanges de dialectes parmi les hommes qui ont formé les groupes de la conquête. L'un des parlers a nécessairement pris le dessus dans le groupe : chaque colonie grecque relève d'un dialecte défini. Mais on ne sait pas ce qui a pu, dans chaque groupe, subsister des autres éléments composants.

Soit sur le chemin suivi dans leur migration, soit au point ils se sont

PRINCIPES DU CLASSEMENT DES DIALECTES 4^

définitivement installés, ces groupes ont rencontré des populations non helléniques. Les langues que parlaient ces populations n'ont pas été les mêmes partout : les iiiduences qui se sont exercées sur chacun des groupes n'ont donc pas été pr.riout les mêmes.

Les groupes helléniques se sont superposés les uns aux autres. A une première invasion de groupes parlant un certain dialecte, il a succédé d'autres invasions de groupes parlant d'autres dialectes. Il y a donc eu, dans les mêmes régions, remplacement de certains dialectes par d'autres; les Hellènes que les nouveaux envahisseurs réduisaient à une situation inférieure ont accepter la langue de leurs maîtres et changer de parler; mais la substitution n'a pas toujours été complète; et l'on con- state en eflfet des traces des anciens parlers ; par exemple on aperçoit des restes d'éolien subsistant dans l'ionien de Ghios ou des restes de parlers de types analogues à Tarcado-cypriote dans le dorien des cités de Crète.

Au cours de leur développement particulier, les divers parlers ont réalisé beaucoup d'innovations ; comme le point de départ était à peu près le même pour tous, les innovations se trouvent souvent être les mêmes en beau- coup d'endroits ; mais elles interviennent plus ou moins tôt suivant les régions. Par exemple, le F tend presque partout à s'amuir ; mais en ionien et en attique, l'amuisseraent est antérieur aux plus anciens monu- ments ; ailleurs, en Arcadie par exemple, le F initial est bien conservé, mais le F entre deux voyelles ne l'est plus ; ailleurs encore, notamment à Corinthe, tous les anciens F ont subsisté jusqu'au début de l'époque his- torique ; il semble que la chute de F initial même n'ait jamais eu lieu en Laconie, et un parler laconien moderne, le tsaconien qui conserve par exception quelques restes de l'ancienne langue du pays, a encore le v initial dans vanna représentant l'ancien F7.pvio'/ «agneau». Les innova- tions communes propres à deux parlers ne prouvent donc pas toujours une origine commune.

Une t'ois installés dans les domaines conquis, les grands groupes d'en- vahisseurs se brisent en groupements plus petits. Dès lors chacun a son développement propre Mais entre la période préhistorique du grec com- mun et les formes attestées historiquement, il y a eu une période de déve- loppement commun à un certain nombre de parlers. Cette période com- porte naturellement des innovations communes. Il faudrait pouvoir faire le départ entre les innovations qui résultent naturellement des tendances générales de la lan,i.nie et qui ne prouvent aucune période de vie commune et les innovations de caractère spécial, e'n quelque sorte accidentelles et imprévisibles, qui étaMissent uno période plus ou moins longue de com- munauté linguistifpie.

Les individus qui [)irlent deux dialectes différents d'une même langue •savent, quand ils em u untimt quelque chose à un dialecte différent du leur, A. Meille . 4

50 LES DIALECTES

faire les transformations nécessaires pour adapter les mots empruntés, au moins dans une certaine mesure. Un Ionien savait que, pour ioniser un mot dorien, il fallait remplacer à par r^ dans certains cas; un Athénien savait que, pour atticiser un mot ionien, il fallait remplacer oa par tt, et ainsi de suite. Toutefois ces transpositions sont fréquemment incomplètes, et le fait que les parlers grecs ont souvent emprunté des mots les uns aux autres se traduit par quelques incohérences dans les correspondances phonétiques. Par exemple, rien dans la forme du nom de la « paix » eîcâvâ de certains parlers occidentaux n'avertit qu'il soit emprunté ; mais eîp'/jva à Delphes, =îpr,va ou lp-/;vx en Crète avec leur y;, ou îpâvâ en arca- dien, en béotien, en laconien avec leur i avertissent que partout le mot vient de l'ionien ; le flottement thessalien entre tpeiva et îpava suffirait à éveiller l'attention. Ici la forme dénonce l'emprunt ; mais la plupart du temps l'adaptation au dialecte emprunteur a été parfaite, et la forme ne révèle rien. On ne saurait donc dire tout ce que chaque parler grec doit à chacun des autres, et ce que, en particulier, tous les parlers doivent à la première grande langue grecque de civilisation qu'on connaisse, l'ionien.

Les ressemblances qu'on constate entre les divers parlers comportent ainsi plusieurs explications possibles : particularités dialectales existant dès l'époque du grec commun, mêmes influences extérieures subies séparé- ment, période de vie commune postérieure au grec commun, restes d'un parler ancien subsistant après l'emprunt d'un parler nouveau, développe- ments parallèles et indépendants, emprunts d'un parler à un autre. Ce serait chimère que de vouloir démêler entièrement sans témoignages histo- riques précis des faits aussi complexes. Mais on est parvenu à des résul- tats précis à quelques égards, et l'on peut se faire une idée de la réparti- tion des parlers grecs, c'est-à-dire entrevoir combien il y a eu de grands groupes d'invasions, comment ils se sont succédé, comment ils ont recou- vert la Grèce et une partie des rives de la Méditerranée. Car faire l'histoire des dialectes grecs, c'est faire l'histoire de la colonisation grecque.

Or, si l'invasion grecque est, pour la plus grande part, antérieure à tout témoignage historique indiquant explicitement ce qui s'est passé, la colonisation ne s'achève que durant la période historique, et l'on peut juger en quelque mesure de la partie préhistorique du mouvement par la partie historique. Les premiers envahisseurs grecs ont sans doute été du même type que les hardis colons de Sélinonte, venus en vainqueurs avec leurs dieux : Sta to; btc: tosoe vty.ovTt TCt Usa'.vovtio',' cix tcv Aia v'.y.:[j.£? y.at ou -iîv *î>o5ov xai oia IlôpxxXea /.ai Se A-oAXova xxi cia OcTetoava... Trop avancé, le poste de Sélinonte n'a pas subsisté ; mais les ruines de ses temples, dans leur beauté grave et un peu rude, attestent la volonté de durer qu'ont eue ses citoyens, leur foi dans la force invincible de leur nation. Soldat et poète, le bâtard de Paros, Archiloque, a écrit :

lONIEN-ATTIQUE 5l

èv Icp'i \J.h \).oi t^âça [KZ'^.ix^f'fjArq, èv âopi S' olvo-: 'li3\).ap'.y.bq' irîvto S' èv oopl •AVAki\).é'nq.

L'histoire des dialectes grecs reflète celle des conquêtes d'un peuple de soldats hardis qui ont à leurs armes leurs conquêtes et qui, fiers d'eux- mêmes et de leur force, se sont soumis partout des serfs et des esclaves, dont la langue a disparu sans laisser de traces.

On distingue aisément quatre grands groupes dialectaux qui repré- sentent autant de poussées d'envahissement distinctes : l'ionien-attique, Farcado-cypriote, l'éolien, le groupe occidental.

I. L'iOMEN-ATTIQUE,

L'ionien-attique est le seul groupe dont on ait une connaissance très étendue, à la fois par des textes littéraires divers et par des inscriptions nombreuses s'étendant sur toute une suite de siècles. Mais c'est aussi celui l'on sait le moins des parlers locaux, parce que des langues communes, généralisées dès une époque ancienne, ont été seules admises dans Tusage officiel et dans l'usage littéraire et que les parlers locaux, dans la mesure ils ont subsisté, étaient de simples patois et n'ont pas été écrits.

En Attique, le sjvî'.y.'.sp.:^ ancien d'où est résultée la cité d'Athènes a eu pour conséquence une unification absolue de la langue ; et il n'y a pas la moindre trace écrite d'une différence de parler entre les diverses loca- lités de l'Attique. Ce n'est pas à dire qu'il n'y en ait eu aucune ; mais il n'en a jamais été noté par écrit. Il n'y a pas de colonies attiques à date ancienne.

Les parlers ioniens au contraire se rencontrent sur des points très éloi- gnés les uns des autres ; mais il ne subsiste nulle part dans la Grèce conti- nentale une cité de langue ionienne, et l'on a que des notions très vagues sur les territoires d'où ont pu partir les colons qui ont transporté l'ionien en Asie Mineure. A date historique, on trouve l'ionien dans toute l'île d'Eubée, dans la plupart des Cyclades (seules les îles du Sud, Mélos, Théra, Cos, Gnide, Ilhodes faisant exception), dans toute la partie Sud de la côte d'Asie Mineure qui fait face à la Grèce d'Halicarnasse à Smyrne et à Phocée, dans les colonies de Ghalcis, d'Erétrie ou des cités d'Asie Mineure, en Ghalcidique et aux bords de l'IIellespont, en Sicile, en Italie (certainement à Cumes), et jusqu'en Gaule Marseille et Agde (ancienne 'AviOv;) sont des colonies ioniennes. L'ionien ne domine sur ce territoire qu'en vertu d'extensions en partie récentes ; le Nord du domaine ionien a été conquis sur l'éolien ; Hérodote (I, i5o) conte comment les Grecs de Colophon se sont emparés de Smyrne, qui était jusque-là une ville

52 LES DIALECTES

éolienne ; et des particularités éoliennes caractéristiques du langage de Ghios, comme la conjonction a», qui se lit sur une inscription de 600 av. J.-C. environ, ou le subjonctif ^p-^;ojia'.v, indiquent clairement que l'ioni- sation de Ghios n'était pas parfaite au début de l'époque historique : si l'éolien transparaît encore sur les pierres, il devait en rester plus dans Tusage courant. On s'est même demandé si les formes telles que xo-epoç au lieu de r^i-epoq d'une partie des documents en ionien d'Asie ne seraient pas des restes d'éolien. La supériorité de la civilisation des Ioniens leur a permis d'imposer leur langue à Halicarnasse ; la ville était autrefois de langue dorienne au dire de ce même Hérodote, dont Halicarnasse est la ville natale.

L'ionien n'était naturellement pas parlé d'une manière identique sur tout ce vaste domaine ; la situation est tout autre que celle de l'attique, parlé sur un territoire peu étendu.

Les villes d'Eubée, Ghalcis et Erétrie, qui ont durant la période ancienne de l'histoire grecque et encore au vii*^ siècle des situations dominantes, ont eu des parlers propres dont les inscriptions portent témoignage. La plus curieuse des particularités eubéennes, le passage de g à p entre voyelles à Erétrie, ainsi dans xaiptv = iraïaîv, avait attiré l'attention des anciens ; un mot terminé par -q pouvait remplacer -ç, par -p devant la voyelle initiale d'un mot suivant ; on a oTîoyp av = otcwç av une fois sur une inscription d'Erétrie, et c'est sans doute un fait de ce genre qui a fait indiquer par Platon (Gratyle /i3/i c) que les Grecs d'Erétrie disent i-Akq- poT-/jp (ainsi dans le Bodleianus ; pas d'accent dans le Venetus ; ffy.XY;pcTYip autres manuscrits) l'attique a GvX-qpbvqq ; si aucune inscription n'en offre l'équivalent, c'est que l'usage n'est pas de noter dans les textes écrits toutes les variations des fins de mots. Les anciennes inscriptions des cités de l'Eubée et de leurs colonies notent /;- initiale, alors que l'ionien d'Asie Mineure a perdu de bonne heure /; et a affecté le signe H à noter une voyelle nouvelle qui s'était créée en ionien.

Mais ces différences ne portent que sur des détails secondaires, et, dans l'ensemble, les parlers ioniens sont uns. G'est que les Grecs de dialecte ionien se sont civilisés de bonne heure ; ils ont été des navigateurs et des marchands, et ils ont colonisé au loin ; ils ont, avant les autres Grecs, senti le prix de l'unité linguistique, et ils ont su la maintenir, sinon dans l'usage local des classes inférieures de la population, du moins chez les classes dominantes.

Dans la mesure il y avait des différences, la langue écrite a tendu à les dissimuler. Parlant des cités de la dodécapole ionienne d'Asie Mi- neure, Hérodote (I, ii42) constate qu'elles forment quatre groupes distincts pour la langue : YAwjaav Sa r/]V aùrf)v ouxoi v£vo[;.(/,afft, àXXà ipôizooq Tc(jt;spa; Trapaywyfwv. M{Xy;toç [xev aÙT^wv iipwvq y.eïxai xdXtç T:p6ç [JLSdajJiSpî-^v,

lONIEN-ATTIQUE 53

[j-Sià Sa Muou^ y.al UpLi^TQ' aOtat ;j.èv èv x-Tj Kapîy; y.oi.-o'.7:r,^nx'. xaTà xtj-x 0'.xX~yi[j.vix'. aoia'., atoe ce iv r?] Auoit)' Eçôscç, KcAo^ojv, AéseBcç, Téwç, KXaC^lJ'îva'', <î>w-/,aia. AOxa'. 51 tcgXis; Trjai TrpsTîpcv ^eyJie.'.Tr,'!'. cixoXofioo::'. xaià Y^wscrav ojoiv, crsisi ô[J.oçwvîO!j!:t . à'x'. TpeTç ÛTccXcTCOt 'lâSs^ i^iXt^b, T(OV al Sjo [xsv v/îcc'jç c'/Asaxai, Sâfxov xe xal Xi'ov, -f] âà [;,ia àv tt) rjTCSipw l'opuTat, 'Epjôpai. Xïoi jjLev vuv xal 'Epu6païo'. xaxà tcouto SiaXÉYOv-at, Sa[j.'w'. Sa It:' èwyxwv [i.cjvoi. OStoi /^apaxx^pe;; Y^œo-c-r;^ xéaaepeç yvfz'nxi. Tcûxwv cy; ù)v xwv 'Iwvwv... Le témoignage est formel. Or, si l'on examine les inscrip- tions qu'on a de ces douze cités, on ne parvient à constater entre elles à peu près aucune différence de langue. Ce n'est pas à dire qu'il faille récuser le témoignage d'Hérodote : ce témoignage se rapporte sans doute à la langue parlée des diverses cités, tandis que les inscriptions sont ré- digées dans la langue commune de tous les Ioniens d'Asie Mineure, dans leur langue écrite.

Cette langue ne concorde même pas exactement avec celle de la littéra- ture : tandis que, dans la forme de l'interrogatif-indéfmi, les auteurs, et notamment Hérodote, ont la forme particulière à l'ionien /.w;, xôgoç, etc., les inscriptions n'offrent jamais que la forme des autres dialectes, tm;, TCÔffcç, etc.

Il y a donc eu des différences entre les parlers des cités ioniennes ; mais rionie ayant été le premier groupe hellénique à se créer une grande civilisation et un grand mouvement d'affaires, a été la première à avoir une langue commune ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, la langue générale a empêché les parlers locaux d'aloord de s'écrire, puis de subsister. Le fait que la langue écrite des Ioniens diffère beaucoup des langues parlées ressort des fragments d'Hipponax ; à la différence des autres ou du moins de tous ceux qui ont subsisté, ce poète a subi l'in- fluence de l'usage vulgaire ; venu du peuple, il a écrit la langue du peuple et son vocabulaire est plein de termes qu'on ne trouve pas ou qui sont rares ailleurs en grec.

Par suite, pour faire la théorie de l'ionien-attique, on ne dispose pas de parlers variés ; on est amené presque constamment à rapprocher l'attique commun de l'ionien commun.

Plusieurs faits établissent que l'ionien et l'attique ont formé durant un temps une unité et que l'ionien et l'attique sont deux formes distinctes prises par un même parler qui était une forme déjà évoluée du grec com- mun.

Le plus important des traits communs à l'ionien et à l'attique est spéci- fiquement propre à ces deux groupes ; c'est la tendance de l'a long ancien à se fermer en une voyelle longue de timbre e, qui finalement s'est con- fondue avec Ve long du grec commun. Le seul fait qui puisse passer pour appartenir à la période commune de l'ionien-attique est le commencement

54 LES DIALECTES

de l'altération de l'ancien à en une voyelle de timbre â ; la confusion avec r^ ancien n'a eu lieu en partie qu'à l'époque historique, et d'une ma- nière indépendante dans les divers parlers ioniens et attiques. Au vi* siècle, la confusion de l'ancien ê et de la voyelle de timbre e issue de â ancien n'est pas encore accomplie dans les Gyclades ; soit par exemple le mot grec commun [^.xTïjp, identique à mater du latin, à mâthir du vieil irlan- dais, à mayr de l'arménien, représentant donc un ancien *inàtèr, et qui conserve cette forme en éolien, en arcado-cypriote et dans le groupe occi- dental ; on a au vi* siècle, dans les Gyclades, à Naxos, Céos, Amorgos, des graphies telles que \}:r-.tp, oh l'ancien â est représenté par H et oij l'ancien è est représenté par la voyelle E qui sert à représenter les deux anciennes voyelles de timbre c, la brève et la longue. A la même date, la graphie confond des deux origines en Asie Mineure et en Eubée : à Chalcis, le signe H était nécessaire pour noter l'esprit rude initial qui subsistait, on a noté par E nouveau comme l'ancien,, et l'on a ij.£xep ; au contraire, en Asie Mineure, le signe H était devenu inutile du fait de la « psHose » ionienne de celte région et il n'y avait plus d'esprit rude, ce signe H a été affecté à noter tout e long, et non pas seulement nouveau, comme à Naxos ; on a donc des graphies telles que îJ.'0'^r,p. On notera en passant que l'emploi de H pour noter Ve long est une des parti- cularités caractéristiques de l'alphabet ionien, qui est devenu dès le IV* siècle celui de la Grèce presque entière. Les faits observés dans les Gyclades montrent que le passage de l'a ionien de timbre g à ^ est résulté dans les diverses cités de l'Ionie de développements parallèles, mais posté- rieurs à la période de séparation.

Le caractère récent de ce passage de l'a* ionien à -r, résulte d'ailleurs du fait que des noms étrangers qui comportaient un à ont subi le change- ment : le nom des Mèdes, Mùda en iranien, est MaBc. à Gypre, Mvjoîi en ionien ; le nom, évidemment préhellénique, de la ville de Milet, avait un â: les autres Grecs disent W.\y.-cz les Ioniens emploient MiAr^-cc; ; Hérodote (III, 112) enseigne que les Arabes nomment XâSavov (arabe /^Jjm) ce que lui, en son ionien, appelle Xr^Bavov. Ges altérations en r, de r^7 des mots étrangers empruntés à date ancienne sont d'autant plus re- marquables que, ensuite, l'ionien s'est créé de nouveau â, par contraction comme dans yi;j.5c;, ou par réduction de groupes tels que -avç en -y.ç, à l'accusatif pluriel, et que ces â nouveaux, postérieurs à l'altération de l'ancien â en â* puis en è (noté •^), se rencontrent dans tous les parlers ioniens connus : dès lors Va long du nom du roi Darius, en perse Dâraya- va(Jj)us, a pu être représenté par â dans l'ionien-atlique AapsTsç. Ges à nou- veaux n'existaient pas encore au moment les Ioniens ont appris à connaître les Mèdes ou la ville de Milet. Donc certains traitements phoné- tiques communs à tout l'ionien et qui se retrouvent en attique sont pos-

il

IONIEN- ATTIQUE 55

teneurs à la date se sont séparés les groupes ionien et attique : de ce qu'une même particularité est commune à deux parlers apparentés, il ne résulte jamais que cette particularité remonte à la date ces deux parlers étaient encore réunis et non différenciés. Mais, si certains dévelop- pements naturels, comme la simplification de -eaç en -à; et de -av; en -âq, ont pu avoir lieu de manière parallèle dans des parlers ioniens et attiques déjà séparés, une innovation de caractère aussi singulier que le passage de â à une voyelle qui tendait vers è, innovation n'ayant eu lieu nulle part ailleurs chez aucun Grec, est une preuve qu'il y a eu une période les parlers qui devaient devenir l'ionien d'une part et l'attique de l'autre formaient un groupe un.

La confusion attique de rt* avec l'ancien ZJ n'a eu lieu qu'après la séparation de l'altique et de l'ionien. On sait en effet que le passage de à" k -q a été •empêché en attique par un p, par un i et par un s précédents ; 1'^* est revenu à â dans les cas tels que att. -^[j-cpâ, xapBiâ, etc. Il ne s'agit pas -d'un â conservé dans tous ces cas ; le groupe ejc, contracté d'ordinaire en Yj en attique, prend après -. et t la forme â : att. ûy'.a, IvBsa, etc. représen- tent ■jy.éx, hoiiy. ; la différenciation de n^ en â opérée par les voyelles i et e s'est donc faite en attique même, après la séparation d'avec l'ionien. Dans le cas de -pzx, la contraction a la forme normale en --q, soit op-q au nomi- natif pluriel, -pvqpr, à l'accusatif singulier ; mais c'est que l'action de p sur Â* est plus ancienne que celle de i et s, ou du moins a cessé plus tôt: l'ancien -AopFû est de même devenu -/.ôpy] en attique, parce que la chute de F en attique dans le groupe pF est postérieure à la date s'est exercée l'action de p sur â*. Cette action de F en attique montre, on le notera, que, pour préhistorique qu'elle soit dans les deux groupes, la disparition -de >F a eu lieu indépendamment en attique et en ionien.

La fermeture de à en à" durant la période commune ionienne-attique et «n y; au cours du développement propre des parlers ioniens et attiques est ie principal trait par lequel ces parlers se distinguent de tous les autres. Comme l'a était très fréquent en grec, ce trait distinctif se retrouve sou- vent, et c'est celui qui a toujours servi à opposer l'ionien-attique à tous les autres dialectes. Il est inutile de dire que l'innovation est ici du côté de l'ionien-attique et que c'est l'ensemble des autres parlers qui conserve l'état grec commun : il y a eu changement de à en -q en ionien et en attique, et non changement de -q en y. dans les autres dialectes.

L'ionien et l'attique ont en commun plusieurs autres traits dont quelques- tms, par leur caractère tout particulier, établissent, mieux encore que l'y) issu de â, l'existence d'une période ionienne-attique commune.

Les pronoms personnels signifiant « nous » et « vous » avaient en grec commun des accusatifs de la forme *à7;xl, *Ù7[;i, ou plutôt sans doute *ih\>.é, *{jh[j.i ; ces accusatifs ont subsisté partout avec l'aspect que les

H

LES DIALECTES

de l'altération de l'ancien à en une voyelle de timbre â ; la confusion avec ancien n'a eu lieu en partie qu'à l'époque historique, et d'une ma- nière indépendante dans les divers parlers ioniens et attiques. Au vi* siècle, la confusion de l'ancien ê et de la voyelle de timbre e issue de à ancien n'est pas encore accomplie dans les Gyclades ; soit par exemple le mot grec commun [/3cty;p, identique à mater du latin, à mâthir du vieil irlan- dais, à mayr de l'arménien, représentant donc un ancien *mâfèr, et qui conserve cette forme en éolien, en arcado-cypriote et dans le groupe occi- dental ; on a au vi* siècle, dans les Gyclades, à Naxos, Céos, Amorgos, des graphies telles que [J-r,xzp, oh l'ancien â est représenté par H et l'ancien è est représenté par la voyelle E qui sert à représenter les deux anciennes voyelles de timbre e, la brève et la longue. A la même date, la graphie confond 1'^ des deux origines en Asie Mineure et en Eubée : à Chalcis, le signe H était nécessaire pour noter l'esprit rude initial qui subsistait, on a noté par E nouveau comme l'ancien,, et l'on a \j.e-ïep ; au contraire, en Asie Mineure, le signe H était devenu inutile du fait de la « psUose » ionienne de cette région et il n'y avait plus d'esprit rude, ce signe H a été affecté à noter tout^ long, et non pas seulement nouveau, comme à Naxos ; on a donc des graphies telles que [J/^tr^p. On notera en passant que l'emploi de H pour noter Ve long est une des parti- cularités caractéristiques de l'alphabet ionien, qui est devenu dès le iv^ siècle celui de la Grèce presque entière. Les faits observés dans les Gyclades montrent que le passage de l'a ionien de timbre e k ê est résulté dans les diverses cités de l'Ionie de développements parallèles, mais posté- rieurs à la période de séparation.

Le caractère récent de ce passage deVà" ionien à -q résulte d'ailleurs du fait que des noms étrangers qui comportaient un â ont subi le change- ment : le nom des Mèdes, Mâda en iranien, est MaSot à Gypre, Mr^oot en ionien ; le nom, évidemment préhellénique, de la ville de Milet, avait un â: les autres Grecs disent MiXâTc; les Ioniens emploient MiX-/)toç ; Hérodote (III, 112) enseigne que les Arabes nomment XâBavov (arabe lùdan) ce que lui, en son ionien, appelle X-^^Bavov. Ges altérations en 73 de Va des mots étrangers empruntés à date ancienne sont d'autant plus re- marquables que, ensuite, l'ionien s'est créé de nouveau â, par contraction comme dans Yjij-a;, ou par réduction de groupes tels que -avç en -7.q à l'accusatif pluriel, et que ces â nouveaux, postérieurs à l'altération de l'ancien à en à^ puis en ê (noté •^), se rencontrent dans tous les parlers ioniens connus : dès lors Va long du nom du roi Darius, en perse Dâraya- va(Jj)us, a pu être représenté par â dans l'ionien-attique AapsToç. Ges à nou- veaux n'existaient pas encore au moment les Ioniens ont appris à connaître les Mèdes ou la ville de Milet. Donc certains traitements phoné- tiques communs à tout l'ionien et qui se retrouvent en attique sont pos-

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lONIEN-ATTIQUE

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térieurs à la date se sont séparés les groupes ionien et attique : de ■ce qu'une même particularité est commune à deux parlers apparentés, il ne résulte jamais que cette particularité remonte à la date ces deux parlers étaient encore réunis et non différenciés. Mais, si certains dévelop- pements naturels, comme la simplification de -eaç en-âç et de -avç en -âç, ont pu avoir lieu de manière parallèle dans des parlers ioniens et attiques déjà séparés, une innovation de caractère aussi singulier que le passage de â à une voyelle qui tendait vers è, innovation n'ayant eu lieu nulle part ailleurs chez aucun Grec, est une preuve qu'il y a eu une période les parlers qui devaient devenir l'ionien d'une part et l'attique de l'autre formaient un groupe un.

La confusion attique de (f avec l'ancien ê n'a eu lieu qu'après la séparation de l'attique et de l'ionien. On sait en effet que le passage de ^* à y] a été «mpêché en attique par un p, par un i et par un e précédents; Va" est revenu à à dans les cas tels que att. "/jijipâ, xapSiâ, etc. Il ne s'agit pas d'un à conservé dans tous ces cas ; le groupe epc, contracté d'ordinaire en Y] en attique, prend après -. et z la forme à : att. ûyia, èvSsa, etc. représen- tent ûviea, IvocÉa ; la différenciation de â* en â opérée par les voyelles i et e s'est donc faite en attique même, après la séparation d'avec l'ionien. Dans le cas de -pzy^, la contraction a la forme normale en --q, soit cp-q au nomi- natif pluriel, xpvqp-q à l'accusatif singulier ; mais c'est que l'action de p sur rt* est plus ancienne que celle de i et s, ou du moins a cessé plus tôt : l'ancien xôp/'â est de même devenu y^bp-q en attique, parce que la chute de F en attique dans le groupe pF est postérieure à la date s'est exercée l'action de p sur â^. Cette action de f en attique montre, on le notera, que, pour préhistorique qu'elle soit dans les deux groupes, la disparition de /" a eu lieu indépendamment en attique et en ionien.

La fermeture de â en à" durant la période commune ionienne-attique et en -q au cours du développement propre des parlers ioniens et attiques est le principal trait par lequel ces parlers se distinguent de tous les autres. Comme l'a était très fréquent en grec, ce trait distinctif se retrouve sou- vent, et c'est celui qui a toujours servi à opposer l'ionien-attique à tous les autres dialectes. Il est inutile de dire que l'innovation est ici du côté de l'ionien-attique et que c'est l'ensemble des autres parlers qui conserve l'état grec commun : il y a eu changement de â en -q en ionien et en attique, et non changement de -q en â dans les autres dialectes.

L'ionien et l'attique ont en commun plusieurs autres traits dont quelques- uns, par leur caractère tout particulier, établissent, mieux encore que I'yj issu de â, l'existence d'une période ionienne-attique commune.

Les pronoms personnels signifiant « nous » et « vous » avaient en grec commun des accusatifs de la forme *àff[Aé, *\)i\)À, ou plutôt sans doute *xh]^é, *\ih\}.i ; ces accusatifs ont subsisté partout avec l'aspect que les

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règles de correspondances phonétiques permettent de prévoir: 'â]jÀ, 'Dpi en dorien ; à[).ixe, i)\).\).e en lesbien ; x[X[).e en thessalien ; «[xe (c'est-à-dire 'âp.E ) en arcadien. Sur ces accusatifs ont été faits des nominatifs pluriels nouveaux : dorien 'â[)Ac, 'ûixiq ; lesbien x[).[xeç, u[j,-;xe;, béotien x[jAç, zu[jA;. Le trait caractéristique de l'ionien- altique consiste dans l'addition de la désinence -olç d'accusatif pluriel à la forme grecque conmiune, d'où r,\j.éxc, 'û\)AoLç, qui se sont contractés en yjjj-Sç, "ûp-a; en altique. Sur les accusatifs ainsi obtenus ont été faits des nominatifs en -eeq, soit TiIjAzç, 'û[j.é£ç, qui se sont contractés en r,'^.etq, ûfj.etç, tandis que les autres dialectes, partant d'accusatifs à fmale -e, se créaient des nominatifs tels que dorien âpiç, 'ûjjLÉç, lesbien «[j-i^eç, up.;j.£ç. On a donc ici une double innovation com- mune à l'attique et à l'ionien, et qui ne semble se retrouver nulle part ailleurs en grec.

A la 3* personne du pluriel des prétérits, le type thématique, celui de Xe(Trw, DvE'.-ov et de è'Xtxsv, garde la forme ancienne caractérisée par un simple -V final, soit è'XstTrov, eA'.-cv, dans tous les dialectes, au moins à date ancienne. Dans le type athématiqae, celui des verbes en -[u comme &y;[j.i, •:(6y;ij.i ou comme les aoristes passifs tels que hx-r,v, la 3* personne du pluriel était aussi caractérisée par -v ; la désinence indo-européenne était la même dans les deux cas, et l'on a eOev, soov, TajOcv, etc., ou avec la longue -r, de l'aoriste passif restituée, cieXe-f-rtV en crétois, effxe^avojOYjv à Corcyre, a-eXuGr^v à Delphes. Ailleurs, uns fmale analogique -av, dans l'explication de détail de laquelle il est superflu d'entrer ici, a pris la place du simple -v ; de en béotien avsôeav, en cypriote /.axeôt/av, etc. Seuls l'ionien et l'attique présentent la finale -aav de à'ôeaav, eiocav, èXuGïjaav, etc., dont le développement est chose si peu naturelle qu'on n'en voit même pas l'explication d'une manière bien certaine. Les formes telles que èxaSccrav, àr.-qkOocuv qu'on lit sur des inscriptions béotiennes du n^ siècle av. J.-C, ou àTrcS'.ootY]C7av, àvTÙeyoKJxv sur des inscriptions del- phiques de même date prouvent simplement que le béotien et le delphique étaient alors écrits par des gens qui avaient la pratique de la y.c.vv] ionienne-attique ; ce sont des innovations de la même série que r,A6o-av qu'on lit sur des papyrus et des inscriptions en y.z'.vr, de même date ou dans le texte des Septante.

Le -V éphelcystique est à peu près exclusivement propre à l'ionien et à l'attique : ailleurs on ne le signale que dans les inscriptions qui ont subi l'influence de l'ionien-attique ; il faut seulement mettre à part le datif pluriel qui est en -stv dans l'une des régions de la Thessalie, la Thessa- liotis une inscription du v" siècle porte ^p£;xa7'.v (et non la désinence -£(y!7'. ordinaire en éolicn), et à Héraclée, l'on a les datifs pluriels evcaffjtv, xotovTaîff'.v à côté de xpaa^oviacst, ho'izxpyo'nxj'y'..

Les noms d'agents du grec commun étaient en -tr^p ou -Twp s'il s'agissait

IONIEN- ATTIQUE 5 7

de noms simples ou en -tâç s'il s'agissait de composés ; on a par exemple en dorien àp[j.ca--/^p, mais cTapTaysxâç, et à peu près tous les parlers semblent avoir gardé cet état ancien. Seul l'ionien-attique a généralisé le suffixe --âç, sous la forme -r^ç, dans les noms simples ; l'attique dit àpij.cjvr^q. Toutefois Farcadien, qui a comme on le A^erra des points de contact avec l'ionien-attique, a déjà dans ses anciennes inscriptions des formes telles que oiy,x7-.5:q, pareilles à l'ionien-attique Sr/a^Tr^ç, et non le type archaïque de ovAxair^p, conservé en locrien et en pamphylien. Mais, encore à une date basse, vers le luMi® siècle av. J.-C, on y lit £aBcr/;p à côté de aAuo-tâ^. La généralisation du type de noms d'agents en -ty]ç est un trait curieux, particulier presque exclusivement à l'ionien et à l'at- tique ; les mots en -Tr,p, -xcop ne sont dans ce groupe dialectal que des survivances, assez rares, propres à certains mots savants ou archaïques, comme cw-cv^p en attique.

Ij serait aisé d'ajouter d'autres détails à ceux qui viennent d'être énu- mérés ; par exemple les adverbes indiquant le lieu l'on est sont en -eu en ionien-attique, type cr.oo, en -£t partout ailleurs, type c-su Et presque toujours quand il s'agit de particularités propres à une partie seulement du domaine grec, l'ionien et l'attique se trouvent marcher ensemble, ainsi qu'on le verra plus loin. Ainsi, l'attique et l'ionien ont la particule «V qui se retrouve à peu près uniquement en arcadien, tandis que tous les autres parlers offrent dans le même emploi des particules du type de x£v, y.e, V.X. Le nominatif pluriel du démonstratif tc-, -5l- a la forme cl, ai sous l'influence du singulier, jamais la vieille forme toi, -a-., qui subsiste dans la plupart des parlers. L'ionien et l'attique se ressemblent beaucoup dans le détail, et presque toutes les différences qu'on observe entre l'un et l'autre tiennent à des innovations de l'ionien ou de l'attique posté- rieures à la période d'unité. Par exemple les contractions diffèrent nota- blement dans les deux parlers ; mais on sait que les contractions sont pour la plupart assez récentes dans les parlers grecs.

Encore faut-il noter que les mêmes tendances ont en partie dominé les deux groupes de l'ionien-attique. oii une voyelle longue précédait une autre voyelle, cette voyelle a tendu à s'abréger à la fois en ionien et en attique ; si la seconde voyelle était brève, elle tendait alors à s'allonger : 'â(/^)wç « aurore », attesté encore en dorien par une série de gloses, àowo ' ■qdi:, ci:6(ù ' TTpon, à66cç ' è^ ew, Tapavtt'vs'.ç, est représenté en ionien et en attique par iw;; ; le génitif pluriel en -âojv, bien attesté en béotien et en thessalien, et aussi chez Homère, est devenu -âv en dorien, et -éwv en ionien, ou, avec contraction, -wv en attique; le mot ).7.(/')i; devient Xîw; en ionien et en attique, et ceci donne lieu à une flexion toute particulière qui n'est pas propre à l'attique, malgré le nom qu'on lui donne, et qui se rencontre tout aussi bien dans un nom propre ionien 'AvaçtAew; que dans

58 LES DIALECTES

le nom commun attique kbm:. On serait tenté de voir un fait remontant à la période ionienne-attique commune si des groupes tels que -ï]w-, -y]s- n'étaient fréquents dans les plus anciens monuments de l'ionien et si l'on ne lisait encore à Orope r,o^ (dans une inscription o note à la fois 0 et oj), ou si Ton n'avait pas r^o deux fois à Naxos dans une vieille dédicace du vi* siècle en hexamètres, qui offre de beaux exemples de la distinction entre s notant l'ancien è, et ■/; notant l'ancien à :

N'.y.avcpr^ ;x' avsôs'/.sv hE7.T,6oko<. ioyex'.ç.r^i.

A£tvo[j,£V£oç Zz -/.xj'.yVcTy;, <I>pa/?JO §' aXtyzq [ ].

Mais un parallélisme de développement comme celui des groupes du type -r,o)-, -rfi- prouve pour une unité ionienne-attique autant que des réalisations achevées dès l'époque de communauté.

L'ionien et l'attique s'accordent à présenter les voyelles fmales des pré- positions, soit àva, rapxj-z.a-aietc., alors que tous les autres dialectes ont eu en certains cas, ou exclusivement, des formes telles que àv (ôv en lesbien et thessalien , uv en arcado-cypriote), -rap, /.xt, etc.

Enfin certaines des innovations de l'attique se retrouvent dans les parlers ioniens les plus voisins, ceux de l'Eubée. Le groupe -pa- est devenu -ç,ç,- dans les cités d'Eubée et leurs colonies d'Italie comme à Athènes, tandis que -pj- subsiste dans les Gyclades et en Asie-Mineure. A -az- des Cyclades et de l' Asie-Mineure, les parlers de l'Eubée et del'Attique répon- dent par -TT-, et l'on a xprjXTo) à Erétrie comme 7:pà-:Tw à Athènes, en regard de T.oi^'ja^-ù de l'ionien d'Asie. Ce type de faits est bien connu en linguis- tique : il arrive que des parlers voisins, appartenant à des groupes distincts, participent à un même changement de prononciation.

Une inscription du.début du vi" siècle av. J.-C, dont on a une rédac- tion ionienne d'Asie et une rédaction attique montre combien les deux dialectes étaient proches et combien, dès le début de la tradition, ils différaient. L'/; initiale est déjà amuie dans le parler de Milet que repré- sente l'inscription ionienne, et H sert à noter la voyelle y;, tandis que la graphie de l'inscription attique ne distingue pas entre s et y), o et w ; mais déjà l'attique note z'.\i.<. par ='. :

ionien : 'ï>xvcot7,o £;xi Topij.oxpatcC? to ripoy.ovvYjîio ' y.p-^xïjpa Se xai Mr^o'/.ptf- Tr;p!sv •/.y.'. y]6ix;v a? ^putav/^tov cBwy.Ev Z]['.Y££'j7t]v.

attique : ^y.vzy.v.o z.'.\v. to Hspixoy.paxoç xo Opoxoves'.o ' xayto y.paxcpa y,aT'.7xaxov y.at /7£0;aov e^ T:p'jxav£tov sooy.a [j,v£|xa ZIiy££'J!j'.-

Sauf l'a de y.paxyjpa, la contraction de 'Ep;j.o'/,paxo'jç, le et de xpuxave'ïov, ■un détail de vocabulaire et le maintien de h (qu'on retrouve du reste en ionien d'Eubée ou d'Italie), les deux rédactions se recouvrent.

L'ionien et l'attique forment donc deux groupes très pareils ; resté isolé

ARCADO-CTPRIOTE 69

«ur le continent, l'attique a gardé une physionomie assez particulière et souvent archaïque ; mais on reconnaît aisément l'unité d'origine de l'un €t de l'autre.

II. Arcado-ctpriote.

Autant l'ionien-attique est bien connu, autant le groupe arcado-cypriote l'est d'une manière incomplète. Et ce n'est pas un hasard. Trois parlers seulement constituent ce groupe : l'arcadlen, le cypriote et le pamphylien. Ils ne forment pas, comme les parlers ioniens, une masse compacte ; ils ne sont pas en plein développement à l'époque historique et n'empiètent pas sur les parlers voisins. Ce ne sont que des débris d'un groupe qui a eu autrefois une grande importance, qui a porté la langue grecque dans toute la région Sud-Est de la Méditerranée, au moins de la Crète jusqu'à Cypre, et que les événements ont disloqué.

Dans la Grèce propre, l'arcadien n'occupe plus qu'une sorte de réduit central, isolé de la mer, au centre du Péloponnèse ; c'est la langue d'une grande population hellénique antérieure à l'invasion dorienne, et que les Doriens ont refoulée, séparée de la mer, repoussée dans une région mon- tagneuse où aucun commerce n'était possible, réduite à vivre de l'élevage des troupeaux, et qui par suite est demeurée ou revenue à un état de civilisa- tion un peu inférieur. Il n'y a pas trace d'une littérature arcadienne ; on n'a une idée très imparfaite des parlers arcadiens que par quelques inscriptions du v* au iii" siècle av. J.-C. et par un tout petit nombre de gloses. Ces inscriptions offrent du reste de bien anciennes particularités, comme les génitifs duels ;;.£7i'jv, ctojij.c.'jv dont aucun autre parler grec n'a l'équivalent. Il y a eu à date ancienne un parler de type voisin de l'arca- dien en Laconie, et le nom du Poséidon adoré au cap Ténare n'est pas le nom dorien ncx-.oâv ; c'est le nom arcadien IlsŒC'.oâv, mais ayant subi le passage à /; du a entre voyelles qui caractérise le laconien, soit donc IIc/?oi$âv.

A l'extrémité orientale du monde hellénique ancien, dans l'île orientale la plus lointaine les Grecs aient fondé des établissements avant l'époque hellénistique, à Cypre, on trouve un autre débris du groupe arcado- cypriote, le cypriote. L'isolement des Hellènes de Cypre était tel qu'ils ont adopté et conservé un alphabet syllabique appartenant à un vieux type « égéen » et « anatolien » ; l'alphabet grec de Cypre n'a rien de commun avec l'alphabet grec ordinaire qui note par des signes distincts la consonne et la voyelle de chaque syllabe. Cet alphabet mal adapté à la langue grecque, puisqu'il ne distingue pas les sonores et les sourdes aspi- rées des sourdes simples de chaque catégorie et que la, 6a et oa par

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exemple y sont notés par un même signe, a sans doute été arrangé pour servir à une autre langue qui se parlait à Cypre et dont il subsiste, dans ce même alphabet syllabique, plusieurs textes épigraphiques lisibles, mais naturellement inexpliqués. Le grec était de plus juxtaposé à Cypre à des parlers phéniciens. Malgré le caractère archaïque de leur alphabet, les inscriptions cypriotes ne sont pas particulièrement anciennes : les princi- pales ne remontent pas au delà du v* ou du iv'' siècle av. J.-G. ; grâce à ce que la graphie n'a rien de commun avec celle du reste du grec, la notation échappe à toute influence de parlers d'un autre type, et nulle part on n'en a une aussi sincère. Les témoignages des inscriptions sont confirmés et complétés par un certain nombre de gloses. Mais, pas plus qu'en Arcadie il n'y a trace d'une littérature, à quelque époque que ce soit.

Les cités de Cypre sont, pour la plus grande partie, des colonies de cités du Péloponnèse, non pas des populations doriennes qui y dominent à l'époque historique, mais des populations qui dominaient avant l'invasion dorienne. Des traditions précises attestent l'origine des Hellènes de Cypre. Les Grecs qui ont pu aller si loin que durant toute l'époque classique aucun établissement hellénique n'a été fondé dans une région aussi orientale étaient sans doute ceux que désigne Homère fous le nom d' ^Ayx:{F)oi ; il y a une 'A^a'.wv ày.vr, à Cypre, et un Grec de Cypre se quahfie d'A'/ai/"cç ;

:(0 ve se o H mo va na ko to \ sa ka i vo se

c'est-à-dire :

ZmFt^ç 0 TiixzFxn-AXOç, Kyy.iFoq.

Et en efl"et le Péloponnèse prédorien anquel se reporte, de parti pris, l'épopée homérique, est habité par les 'AyxiFci. H y a eu un grand empire achéen, le premier peut-être qu'aient fondé les Grecs, et en tout cas, le plus avancé vers le Sud-Est. L'Achaïe du bord méridional du golfe de Corinthe a gardé le nom, mais non la langue, des anciens Achéens, pour autant du moins que les rares données qu'on possède permettent d'en déterminer le parler local.

Le seul parler qui, avec l'arcadien et le cypriote, demeure comme une trace de la grande colonisation achéenne est le pamphylien. Aspendos pas- sait pour une colonie d'Argos ; il ne s'agit pas de l'Argos dorienne de l'histoire, mais d'une Argos encore achéenne, de l'Argos homérique. Entourés de parlers étrangers, isolés de toute influence hellénique, les parlers pamphyliens ont eu un développement à part, si à part qu'ils don- naient aux autres Grecs l'impression d'une langue barbare. Les quelques inscriptions, la principale est celle de Sillyon et les quelques gloses qu'on possède sont ce qu'il y a de plus aberrant parmi tous les monuments

ARCADO-CYPRIOTE 6l

du grec ancien. Mais la parenté avec l'arcadien et le cypriote est saisis- sante ; et il est évident qu'on a dans les parlers pamphyliens un reste du grand groupe de parlers « achéens » qui s'est étendu à un certain moment du Péloponnèse jusqu'à Cyprs; c'est l'unique jalon qui subsiste de cette grande voie antique.

Presque partout la conquête dorienne a recouvert les parlers achéens. Le nom même des Pamphyliens est celui d'une des trois tribus doriennes et parait indiquer une influence dorienne. Mais, à quelques particularités non doriennes, on reconnaît encore que c'est sur un substrat « achéen » que s'est développé le dorien dans une grande partie de son domaine on le rencontre à l'époque historique. Ainsi en Crète, on trouve des formes iv, de la préposition àv, hiç, le traitement i de s devant v appartient au groupe « achéen » et n'a d'analogues qu'en arcadien, en pamphylien et en cypriote.

Si peu qu'on sache des trois parlers subsistants, on y peut reconnaître des ressemblances qui établissent l'existence d'une langue « achéenne » commune.

Le trait le plus singulier est la tendance de e et o vers t et u, l'j étant bien entendu l'ancien u (pu français) et non pas Vi'i (ii français) qu'il est devenu de très bonne heure en attique. La tendance se manifeste surtout devant v ; le cypriote, l'arcadien et le pamphylien s'accordent à répondre par tv à la préposition bi des autres dialectes, et on lit même sur une inscription arcadienne oi.7:tyo\vMo- valant à-c-/:[j.cVO;; ; on a uv- :=: éolien cv- en cypriote et en arcadien. L'o final tend à devenir -j, si bien que le génitif en -âo des thèmes masculins en est en -âj en cypriote, en arca- dien et en pamphylien : arcadien VI.XTtaoau, cypriote Ova^ayopaj, pamphy- lien Kj5px[j.ojaj, etc. ; le pamphylien a -j; pour -2- final, l'arcadien aXXu pour à'XXo, le cypriote --j pour -to à la 3" personne du singulier des pré- térits au moyen. Il semble donc que s et 0 aient eu en achéen une pro- nonciation très fermée, et que ces voyelles aient été toutes prêtes à glisser vers '. et u aussitôt qu'il y avait quelque circonstance favorable : position en fin de mot, voisinage d'une nasale, etc.

La préposition a~j, qui en arcadien, en cypriote et en pamphylien équi- vaut à àizo des autres dialectes, et la préposition è; se construisent avec le datif pour marquer le point de départ, au lieu du génitif des autres dia- lectes ; toutefois le béotien et le ihessalien présentent sporadiquement quelques cas analogues. Le cypriote, l'arcadien et le pamphylien s'ac- cordent aussi à présenter la préposition voç.

Il y a en outre beaucoup de concordances soit entre l'arcadien et le cypriote, soit entre le pamphylien et l'arcadien, soit entre le pamphylien et le cypriote. Et, si ces concordances ne s'étendent pas aux trois parlers, cela peut tenir souvent à l'insuffisance des données. Par exemple, l'alpha-

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bet cypriote note bien le développement de y entre un i et une voyelle suivante au moyen de ses signes syllabiques pouryV, ja,jo ', on a donc a no sija (àvûî'.ya), ve pi ja (Ft-:jx = Fir,z(x), etc. Un développement tout pareil devait être très sensible en pamphylien, à en juger par des graphies telles que /;'.'.apu(= tapiv), ^Fsxita ( = /i-£a) des textes pamphyliens. L'arca- dien n'offre rien de semblable; mais cela peut venir simplement de ce que la graphie de l'arcadien, moins indépendante, ne note pas aussi bien la prononciation locale.

III. ÉOLIEN.

Les parlers qui, au point de vue du linguiste, peuvent être dits éoliens se répartissent entre trois groupes : éolien d'Asie, thessalien et béotien.

La partie septentrionale de la côte d'Asie Mineure qui fait face à la Grèce, à peu près depuis Smyrne jusqu'aux colonies ioniennes des bords de l'Hellespont, était de dialecte éolien. Le parler de l'île de Lesbos est le seul dont on ait à la fois des restes littéraires notables, à savoir ce qui subsiste des poésies lyriques d'Alcée et de Sappho vers le vi® siècle, et des inscriptions nombreuses, dont la plupart ne sont pas antérieures au IV* siècle av. J.-C. La forme sous laquelle les poèmes d'Alcée et de Sappho sont conservés a sans dou te été fixée sous l'influence de la langue du iv® siècle ; et, si par exemple la barytonaison lesbienne est bien attestée, c'est pour le iv^-iii" siècle av. J.-C, non pour le vi", bien qu'elle soit sans doute an- cienne. Des autres parlers éoliens d'Asie Mineure on n'a que des débris insignifiants, et quand on cite l'éolien d'Asie, c'est du lesbien qu'il s'agit, sauf indication contraire. On ne signale pas de différences de parler à l'intérieur de l'île de Lesbos.

La Thessalie est pratiquement isolée de la mer ; elle est demeurée un pays d'élevage, tout rural, dénué de civilisation propre et sans aucune lit- térature. L'aristocratie qui administrait ses cités avait autorité sur une population de •Rep-of/.st qui relevaient d'elle plus ou moins étroitement. Les cités proprement thessaliennes ont formé des groupements assez lâches, mais sont toujours demeurées autonomes ; il n'y a pas eu d'unité politique thessalienne, à proprement parler. Par suite il n'y a pas non plus de parler thessalien un. Les inscriptions font connaître, d'une ma- nière du reste très incomplète, deux groupes qui diffèrent par quelques détails notables : celui de la Thessaliotis, au Sud-Ouest, avec les inscrip- tions de Pharsale et de Cierium, et celui de la Pelasgiotis, au Nord-Est, avec les inscriptions de Larissa. Les parlers de la Thessaliotis semblent présenter des points de contact avec ceux du groupe occidental dont il sera question plus loin.

ÉOLIEN 63

Les cités béotiennes formaient une confédération bien organisée ; le pays e comporte vis-à-vis de l'étranger comme une sorte d'unité. Sans doute, a Béotie n'a pas eu, au moins à une époque ancienne, une grande nfluence politique au dehors ni un grand rayonnement ; son plus grand loète, Pindare, n'a pas écrit en béotien. Mais on compte au moins un uteur qui a écrit le béotien, la poétesse Corinne, qui est précisément ine contemporaine de Pindare, dont on a des fragments de quelque éten- lue, surtout ceux qui ont été récemment découverts sur des fragments de lapyrus. On observe de menues particularités propres à certaines cités ; aais en gros il n'y a qu'un béotien, connu surtout par des inscriptions, ui s'étendent sur toute la période classique et ne cessent qu'au ii*^ siècle v. J.-G. L'unité du dialecte est mise en évidence par des particularités l'orthographe. Les Béotiens sont de tous les Grecs ceux qui ont eu le lus de souci de noter phonétiquement leur dialecte ; il y a eu en Béotie es réformes orthographiques, et l'orthographe du m* siècle 3st très rigou- eusement définie. Les inscriptions les plus anciennes notent la diphtongue ; par ; au m" siècle, constatant que la voyelle u notait par ailleurs û t non Vu (o>i français qu'ils prononçaient), les Béotiens ont noté l'u du rec commun par oj, soit apyoups^v, et dès lors ils ont pu se servir de l'u our noter la diphtongue et devenue alors û, de -q pour noter la diphtongue t devenue e, de v. (valant i long) pour noter l'ancien •/]. L'éditeur antique e Corinne a donné cette orthographe au texte de la poétesse^ qui appa- aît ainsi sous une forme toute différente de l'original. Outre ces témoi- nages épigraphiques et littéraires, on a quelques parodies du béotien hez les comiques et des gloses.

C'est l'ensemble de ces trois groupes qu'on nommera ici éolien. Mais î mot n'a pas toujours cette valeur précise chez les anciens. Il y a un sens troit : l'éolien au sens strict est la langue littéraire d'Alcée et de Sappho, ui repose sur le parler de Lesbos.Il y a un sens large : les anciens ppellent volontiers éolien 'tout ce qui n'est ni ionien-attique, ni dorien. )n évitera ici ces deux emplois, et l'on se tiendra au sens linguistique éfini ci-dessus.

L'éolien ainsi entendu est caractérisé par des traits particuliers.

Dans tous les autres dialectes, les gutturales labiovélaires If, g"", g"" h es dialectes indo-européens occidentaux sont représentées par des clcn- îles, T, 0, 0, devant les voyelles de timbre e en tout cas, soit donc -t et tv;' î et cr;, Os et 6y;. En éolien, ce traitement a lieu à l'intérieur des mots ntre deux voyelles ou dans les enclitiques, et c'est -zi qui répond à que U latin, ca « et » du sanskrit en éolien comme en ionien-atlique. Mais, u moins quand la gutturale labio-vélaire commence le mot, l'éolien tout nlier a des labiales. Donc, pour le nom de nombre « quatre », latin uattuor, sâiiskùl catvâr ah, à -zi-opeq du dorien, ■:éz-::ipzq de l'attique, -iaç;-

64 LES DIALECTES

psç de l'ionien, le lesbien répond par -Kicc'jpeq et le béotien par xliTapeç, et on a Tceipc- au premier terme d'un composé thessalien. A t^Xs, tyjXoj des autres dialectes, le lesbien répond par ti-^Xj'., et le béotien par ze'.lz- (dans des noms propres). Le nom de la ville de AeXçoi, littéralement la « matrice » , apparenté au sanskrit gârbhaJp « utérus » et au latin uolba (qu'on écrit d'ordinaire uolua, d'après une graphie fautive de manuscrits) est ViiXozl en béotien ; on en rapproche le nom propre thessalien Bea- cpaïc;, et le lesbien a .BéXsi?, qui équivaut à cîXjpî; de l'ionien-attique. Le vocalisme radical du verbe qui signifie « vouloir » est de timbre e en béo- tien et en thessalien, comme dans les parlers occidentaux ; de là, avec 3, 3£'.Xo;x£vov, PsiXeiTT/ en béotien, ^eXXoixevou en thessalien, en regard de ov^XoiJ-xt en dorien, os'.Xetat en locrien. Le peuple que l'ionien nomme 0£t7jaXô; et l'atlique 0c"aXiç porte en Béotie le nom de <î>£T-:aXcç et, chez les Thessaliens eux-mêmes, le nom de ns-OaXog. De même le mot à ^ghw- initial qui est représenté en latin pdLvfenis et en lituanien par ^vèris « ani- mal » est en ionien-attique et en dorien 6r,p, mais on lit chez Hesy- chius : (^r,ptq- ol K£vxaupoi abXtxûç, et les grammairiens s'accordent à parler de çv^p comme étant la forme éolienne sans doute lesbienne qui répond à ionien-attique Q-rjp ; le thessalien offre le participe parfait -sjî'.pay.cvTcç du verbe qui ailleurs est 6-r^pâto, et aussi le nom propre $'.Xc-

Une autre innovation particulière à l'éolien consiste à avoir remplacé dès une date très ancienne la caractéristique du participe parfait actif par la caractéristique correspondante du présent ; on a ainsi en lesbien £Xy;X'J- ôcov, en thessalien £'xo'.-/.:os;j,£ix3vtwv, en béotien y.aTaSsâatov.

Le lesbien, le thessalien et le béotien s'accordent à présenter poen regard de px des autres parlers dans quelques cas, en des conditions qu'on n'est pas parvenu à définir précisément. Par exemple le lesbien et le béotien ont aTpoTo; au lieu de 'jzpxzic. (la forme n'est pas attestée en thessalien, sans doute parce que la forme commune u-pxiôq s'y est substituée de bonne heure au Gxpo~oç dialectal). Le thessalien et le béotien ont ^poyy; en regard de l'ionien-attique j3pa)ju;. Le béotien et le lesbien disent 7;6pvo'J;, et non irapvo-^.

Les trois groupes s'accordent à exprimer normalement le patronymique par un adjectif dérivé, non par un génitif comme les autres dialectes. Une inscription de Pharsale fournit par exemple une longue liste de noms tels que $'.XtTCXoç, Avxupaveto^;, AvxKpavstç ^Ck'.Ti-izeioç, etc. ; on a en béotien Ap^wv STîepyw/'.o;, et à Lesbos FXajy.o; 'AvTa)vJ[;.£'.oç, et ainsi de suite.

L'éolien n'a pas être un groupe très un ; il arrive que le lesbien con- corde avec le thessalien, mais non avec le béotien, ou le thessalien avec le béotien, mais non avec le lesbien.

L'une des particularités les plus frappantes du lesbien, celle qui consiste

GROUPE OCCIDENTAL 65

à représenter par des consonnes géminées d'anciens groupes tels qne-siii-, se retrouve en thessalien, mais nullement en béotien; en regard de san- skrit asmi « je suis », vieux slave jesml, le lesbien et le thessalien ont ï\).\}.'., mais le béotien a eif;/., tout comme l'ionien-attique a s'.tj.i ou le dorien r^\u, et ainsi toujours.

Au contraire une forme aussi singulière que Y'.vjjj.a'. au lieu de YÎvviu.ai, vfvct^.a'. existe en béotien et en thessalien, non en lesbien.

On ne voit pas qu'il y ait de traits spéciaux au lesbien et au béotien ; il est permis de supposer que le thessalien occupait une situation intermé- diaire entre le béotien et l'éolien d'Asie. On s'accorde d'autre part à recon- naître que le béotien a subi l'influence des parlers grecs occidentaux, et des noms propres comme 0c'.pi.7:iwv ou KaAA'.Oeip'.; à Tanagra, l'on attendrait os'.p-, paraissent bien indiquer un mélange de Grecs non éoliens avec des éléments de parler éolien. Mais il ne faut pas exagérer ces influences. Plusieurs des faits qu'on a allégués pour établir une influence occidentale sur le béotien sont très fragiles ; par exemple, le béotien a le nominatif pluriel de l'article tc, et non pas c. comme le lesbien et le thes- salien ; il résulte simplement de que le béotien n'a pas participé à l'in- novation qui a fait remplacer ts'. par o\ et que, à ce point de vue comme à :elui du traitement de "^esmi, il ne fait pas partie du groupement spécial du thessalien avec le lesbien. En somme les trois dialectes éoliens sont assez divergents.

IV. Groupe occidental.

Les parlers de type « occidental » occupent tout ce qui dans la Grèce propre n'est ni éolien, ni arcadien, ni attique. C'est que les Doriens luxquels appartiennent la plupart de ces parlers sont le dernier groupe l'envahisseurs qui se soit répandu sur la Grèce ; ils se sont substitués \ des Grecs ayant d'autres dialectes qui occupaient le pays avant eux. L'invasion dorienne n'est presque pas un fait historique, puisqu'on n'en a pas de témoignage écrit contemporain ; mais on l'entrevoit du moins, et .1 est frappant que l'épopée homérique, dont la rédaction définitive est aien postérieure à l'invasion dorienne, veuille de parti pris ignorer les Doriens du Péloponèse. Venus en conquérants, les Doriens sont demeurés souvent à l'état de corps d'occupation, parfois peu nombreux. La vie des Doriens de Sparte ou de Crète était celle qu'on mène dans un camp. Le Spartiate Brasidas dit, chez Thucydide (IV, 126), [à^b zoA'.tctwv icicÛTcov 'r;/.tzt\ VI aTç cj rS/Xzi hllyor) àpyo-jiv/, c/Xià. zXe-.ôvwv [j.àXXov sAdcT-ou;, cJ/, ùj.iù T'.vl y-r^-ii\}.viz\ rr;v ojvdcjTc'.av y; tw [;,ays[j,£vot y.paTcTv. Et, dans les Lois de Platon (626 d), le Cretois, approuvé par le Lacédémonien, s'ex- A. Meillet. 5

66 LES DIALECTES

11

prime ainsi : -zoux' o3v '::ps; tcv rSKz\).o'> Y;[i.'ïv Tràvra iz-qp'u-a'. zcXeixoç

«et Tcaj'.v otà (ii'o'j <jxn-/r,ç h->, 7:pcç àzâcaç xàç -JCÔXctç tîov àXXwv

CJOîvoç c'joàv cçcAoç cv cuts y.Tr,[xâTa)V o'j- ir,',-r,ce\i\j.i-u)'i , av [j.-/; -roi tSav^m àpx y.poL-fi ->.:, zâvTa ce -zx twv vi7.a)ij.ivwv àYa6à twv v.xwvtwv yyfnzbx'.. Le caractère tout militaire des occupants doriens est surtout sensible dans la partie méridionale du domaine, celle n'ont pénétré que de petites hordes doriennes ; au Nord ils sont venus en plus grandes masses, les Doriens ont un caractère plus paisible ; Corinthe a été une grande place de commerce, et les populations non spécifiquement doriennes de la Phocide, de l'Étolie et de l'Epire ne présentaient pas le contraste, si frappant à Sparte, d'un petit groupe de conquérants dominant une popu- lation de sujets.

Les parlers occidentaux forment deux groupes naturels : le groupe dorien proprement dit et le groupe du ?sord-Ouest, auquel se rattache l'éléen.

La conquête dorienne est assez récente pour que les Doriens propre- ment dits n'aient pas perdu le sens de leur unité. Des institutions com- munes sur>ivent jusqu'à l'époque historique. La plus nette est la divisioa en trois tribus. L'auteur du KaTâXcyoç twv vewv groupe par multiples de quatre les vaisseaux de tous les autres Hellènes, par multiples de trois les vaisseaux des Doriens : Rhodes par exemple envoie neuf vaisseaux :

B 653.

TX-r;T:ôX£^/.cç o' 'Hpay.XsîcY;?, 'qùç ze (J-syaç xe, £•/. 'Pdosj inix v?;ar a-fv/ 'Pcotwv àvepw^^wv et 'Piccv àixo'.v=[j.ovTO 3:à ipiy_x y.caiJ.r;6évT£ç, Aivoiv 'I-r;X'j75v te y.al âpY'.voévca Kâ^jL'.pov.

et, au vers 668, après un récit :

Tp'!)(6a wxYjôcV y,a-açuXacôv.

A propos de Rhodes, Pindare, 01. VII, 187, écrit:

àr.xiep^z o'è'^fov

àjTscov \).c'.pxç, y.Éy.XvjVTat ce c'^vt sBpa'..

Les Doriens sont qualifiés de -zpr/i'iv.zz, •: 177, et dans un fragment conservé sous le nom d'Hésiode, cette épithète est ainsi expliquée :

Tcàvccç Sa -zp'.yii-AZç y.aXéovTa'. cuvey.a TpiJtrfjv yaTav éxiç T.i-pT,q èSàsavTO.

L'étymologie de ce composé est claire ; le premier terme est Tp'-yat (ait. -.p'.yr^ ; quant au second, c'est le mot indo-européen *weik-, *woik-r

GROUPE OCCIDENTAL 67

*wik- « tribu, clan », qui est conservé dans le viç- « tribu, clan » du sans- krit, vis- de l'Avesta, vi^- du vieux perse, visl « village » du vieux slave, vësx_-piits « seigneur », littéralement « chef de clan », du lituanien, dont le grec a un accusatif conservé dans (^F^oix-x-cz « à la maison » et dont gr. foXy-oq et lat. uïcus par exemple sont des dérivés : ■zp'.yoLi-fr/.-zq « à trois clans » conserve le sens ancien du mot /"c.x-, Fiv.- qui en grec s'est en général restreint au sens de « maison » ; le mot FzXxo; désignait à l'origine la « grande maison » qui appartenait au clan tout entier; Hérodote parle encore de oixov xbv ^xGikéoq V, 3i par exemple.

Les trois tribus doriennes portent les noms de Taaïjîç, A'j\iy.'nq et Ili[j.ou\o'.. On les retrouve un peu partout parfois augmentées d'une quatrième tribu locale dans les cités doriennes : à Argos, à Sicyone, à Gorcyre (qui est une colonie de Corinthe), à Epidaure, à Mégare, à Dyme (en Achaïe), en Crète, à Théra, à Cos, à Gyrène, à Agrigente. Il est curieux qu'il n'y en ait pas trace à Sparte ; la constitution particulière de Sparte avait sans doute éliminé cette vieille institution pour la remplacer parles institutions proprement Spartiates de Lycurgue. Le maintien des trois tribus dans tant de cités est la preuve encore tangible de l'unité dorienne.

Le domaine dorien est tout entier tourné vers le Sud et vers l'Ouest. En Grèce propre, les Doriens occupent l'extrémité méridionale : Corinthe, l'Argolide, la Laconie, et la Messénie ; vers l'Est, leurs anciens établisse- ments se composent de la série méridionale des Cyclades, Mélos, ïhéra, Garpathos, Cos et Rhodes, et vont jusqu'à l'extrémité Sud de la côte l'Asie Mineure, avec Cnide et avec le souvenir de l'existence de Doriens i Halicarnasse. A l'époque historique, l'île de Crète est dorienne. Les colo- lies doriennes de la région du Pont Euxin, KaXy^âoor; et BjCi-mo^) sur le Bosphore sont des fondations de Mégare, qui ne remontent pas au delà lu vu* siècle. Gyrène, sur la côte d'Afrique, est une colonie de Théra, /ers 63o. Gorcyre, dans la mer Ionienne, a peut-être été d'abord une :olonie de Ghalcis ; mais au début de l'époque historique, c'est Corinthe jui y domine ; et, quand Gorcyre est devenue puissante et indépendante, :'étaitune cité déparier dorien. Il semble y avoir eu en Occident des colo- lisations antérieures à la colonisation dorienne : en Grande-Grèce, Syba- . "is, Grotone, Métaponte, Poseidonie paraissent être des colonies achéennes i i l'origine, mais toutes ont été dorisées. En Sicile, Syracuse est une fon- lation de Ghalcis Vv-^rs yS/i ; mais ici aussi le dorien a triomphé, et la cité i passé finalement sous l'influence du groupe issu de Corinthe. Mégare a bndé Mégare Ilyblée, qui fonde Séllnonte vers 65o-63o. Gela, colonie le Rhodiens et de Cretois vers 690, fonde à son tour Agrigente vers 58o. ^es Doriens ont eu du côté de l'Occident leurs établissements les plus prospères ; et ce n'est guère qu'en Sicile, et un peu en Grande- Grèce, qu'il

gg LES DIALECTES

semble s'être développé une littérature proprement dorienne, dont il ne reste malheureusement que des fragments très courts^ comme ceux d'Epicharme et de Sophron, et, plus tard, quelcpies idylles de Théocrite, ou des textes dénaturés, et du reste peu instructifs au point de vue linguistique, comme ceux d'Archimède. L'essentiel de ce que l'on sait sur le dorien vient des inscriptions, et les parlers que l'on connaît le mieux sont ceux de Gortyne en Crète et d'Héraclée en Italie pour lesquels on a de longs textes épigraphiques. On possède de plus un assez grand nombre de données par des gloses, surtout pour le laconien. Et les poètes comiques complètent ces témoignages en ce qui concerne le laconien et le mégarien. Toutes ces données sont partielles : il n'y a pas un parler dorien qu'on puisse décrire complètement.

Il n'a été constitué une -/.oivr, vraiment dorienne qu'en Sicile, notamment dans la région de Syracuse, oii il y a eu de grandes villes d'affaires, une civilisation prospère, et où, comme en lonie, on a senli le besoin d'une langue commune comprise couramment hors des limites d'une cilé. Cha- que cité dorienne a gardé son patois local et l'a employé obstinément dans ses textes officiels : les petits nobles bornés qui vivaient de l'exploi- tation de leurs sujets et qui faisaient travailler leurs serfs sur leurs domaines ruraux dans les pays doricns n'éprouvaient pas le besoin d'avoir un autre idiome que leur patois local ; leur horizon ne s'étendait guère au delà des cités les plus voisines ; les gens d'aflaires qui pouvaient se trouver dans le pays étaient sans influence ; une aristocratie rurale domi- nait presque partout et détenait le pouvoir alors même que la démocratie devenait puissante ailleurs. A l'intérieur d'une île comme la Crète, il n'y a pas deux cités qui emploient dans leurs inscriptions le même parler exactement, et les inscriptions des villes Cretoises permettent de tracer en quelque mesure une carte linguistique de l'île. A cet égard, le groupe dorien s'oppose au groupe ionien, qui a constitué dès avant l'époque his- torique une sorte de y.c-.vr;, qui a eu des premiers en Grèce une langue littéraire et qui s'est gardé d'écrire les parlers locaux. En lonie, on connaît une seule langue, mais on la connaît relativement bien ; dans le monde dorien, on en aperçoit un grand nombre, mais on n'a sur chacune que des renseignements incomplets, souvent quelques indications à peine.

La parenté des parlers du Nord-Ouest avec les parlers doriens ressort de leur aspect linguistique ; mais il n'y a entre ces populations et les Doriens aucun lien historique comparable à celui qu'on constate entre les cités proprement doriennes. Les parlers du Nord-Ouest sont ceux de la Phocide,de la Locride, derÉtolie,derAcarnanie et de l'Épire, auxquels il faut ajouter l'éléen dans le Péloponnèse. L'éléen est assez connu par des inscriptions, d'étendue en général médiocre, mais diverses, qui com-

GROUPE OCCIDE?(TAL 69

aencent de bonne heure et couvrent toute la période classique, inscriptions rouvées pour la plupart à Olympie. Le parler de la Phocide est attesté ux V* et iv" siècles av. J.-G. par quelques bonnes inscriptions trouvées à )elphes. Du locrien on a aussi une idée nette grâce à deux inscriptions tendues et bien conservées du v* siècle, la loi de iNaupacte et le bronze i'Œanthée. De la forme ancienne et vraiment locale des autres parlers on le sait à peu près rien. Les inscriptions postérieures au iv^ siècle sont édigées en une sorte de y.o'.vv^ spéciale qui s'est constituée dans le Nord- )uest de la Grèce, la y.o'.vv] élolienne, peu différente de la -/.o'^n^ dite chéenne. Aucune des cités se parlait le grec du Nord-Ouest n'a eu e littérature propre à aucun moment. On ne peut faire état que des .iscriptions archaïques, peu nombreuses ici comme partout, et qui même lanquent tout à fait pour plusieurs régions. Quand on parle du groupe u jNord-Ouest, il ne s'agit donc que de ce qu'enseignent les plus ancicn- es inscriptions éléennes, delphiques et locriennes ; les données sont très ■agnientaires et incomplètes. L'éléen a, au point de vue linguistique omme au point de vue géographique, une place un peu à part.

La ressemblance générale entre les parlers du Nord-Ouest et les parlers

oriens est grande ; mais la plupart des particularités communes à ces

ivers parlers sont simplement des conservations d'un état grec commun,

t non pas des innovations propres au groupe, de sorte qu'on n'en peut,

n bonne méthode, faire état pour établir des liens de parenté dialectale.

ar exemple, les parlers occidentaux s'accordent à conserver -ti final en

es cas où, comme dans ô(cwt'., la plupart des autres parlers ont fait passer

; •; à c et disent y.zMi'.. Les parlers occidentaux ont-;j.£ç, et non -;;.sv, à la

'* personne du pluriel ; mais -;x£ç est une forme ancienne et qui rap-

elle -mah du sanskrit et -rnus du latin beaucoup plus que -\j.v) de l'io-

ien-attique et de l'éolien ; au surplus, on est loin de posséder des témoi-

nages de -[xt- pour tous les parlers doriens, et, quant au groupe du

ord- Ouest, -]j.z- n'y est attesté qu'à Delphes ; pour le reste, on ne sait

en. La forme Tixips; du nom de nombre « quatre » n'est pas attestée en

ehors du groupe occidental ; mais c'est celle que, au nominatif au moins,

grec a héritée de l'indo-européen. Les deux traits tout à fait caracté-

stiques de tout l'ensemble du groupe du Nord-Ouest sont les aoristes

1 -;a des verbes en -Ziù et les futurs en -aiz'j.v.., -jïw, dits doriens. Mais

;s deux traits se retrouvent sporadiquement en dehors des parlers occi-

3ntaux, et l'on a par exemple chez Homère èîsettat et en attique ovj^ou\}.y.\.

!i revanche, les parlers occidentaux ne concordent pas exactement entre

IX ; ainsi à Argos les formes en -;-/ ne sont pas générales, et l'on a --ja,

une gutturale précède dans le mot: œizy>.z(jx<., epyxjauOx'., ep^fXG-

ct-.o, £o'./.ajc:av, en regard de aycovi^ajôat, xpoaecpav.çe ; on peut, il est

ai, se demander si ces formes en -zz- ne seraient pas des survivances de

70 LES DIALECTES

l'ancien parler achéen du pays. Bien que le futur en -c;eo[j.a'., -œcW soit de règle absolue dans tout le groupe occidental et en soit sans doute la marque la plus constante, on a à Héraclée des 3" personnes du pluriel hazv:a<., àzaçovT'. en regard du singulier hrjr^-y.'., èpvaHrjTa-., etc. En somme, l'en- semble des parlers occidentaux a conservé iDeaucoup de traits anciens, mais il a peu d'innovations communes.

Les parlers du Nord-Ouest ont en commun quelques particularités très spéciales. Ils tendent à faire passer t devant p à a : à l'ionien-attique ©spw, Féléen répond par oapw, le locrien p.i.r oapw, et le delphique a aussi çxpa) sur une inscription du v" siècle ; toutefois la graphie ordinaire est çepo) à Delphes, Dans ces mêmes parlers, cO tend à passer à œt, soit y^p-ec-.:':., A'jo-xffTO (c'est-à-dire XucrâcGa)) en éléen, bt^EGxxi, hxpe'jza.i, ypzGio (c'est-à- dire xp^tOo)), en locrien, -rpocrta, hXx^xi^o, etc. à Delphes. Ces particula- rités sont menues, et le delphique, très exposé aux influences du de- hors, les a éliminées de bonne heure.

Les parlers doriens se ressemblent par leur aspect général ; ils ont beau- coup de traits communs ; mais presque pas un de ces traits ne leur est tout à fait propre ; presque aucun n'est une innovation commune à tout le dorien et qui ne se retrouve pas ailleurs. Si l'on n'avait des témoi- gnages historiques précis qui établissent l'unité du dorisme, on serait embarrassé pour en fournir la preuve linguistique. Les parlers doriens ne sont pas très conservateurs ; ils offrent des innovations nombreuses ; mais ces innovations sont locales ou, comme le passage de c à /; entre voyelles, ne s'étendent qu'à peu de parlers, en l'espèce au laconien et à l'argien.

Rapports entre les quatre groupes dialectaux.

Chacun des parlers 'grecs connus entre dans l'un des quatre grands groupes qui viennent d'être sommairement décrits : arcado-cypriote (ou achéen au sens étroit), ionien-attique, éolien, occidental. Mais la diffé- renciation des parlers a commencé dès la période grecque commune. Au moment des bandes successives de conquérants ont porté la langue sur les domaines oià on la rencontre à l'époque historique, le grec était déjà différencié. En ce qui concerne les parties de la langue le grec était amené à innover, les innovations variaient d'une partie à l'autre du domame hellénique. Il y a ainsi des traits communs à deux ou à trois, ou à certaines parties seulement de deux ou trois groupes. De ces traits les uns proviennent de la différenciation dialectale du grec à l'époque de communauté, d'autres résultent de mélanges de populations helléniques qui ont conduit à des parlers mixtes en quelque mesure, d'autres enfin s'exphquent par des développements parallèles. Le départ des trois procès

RAPPORTS ENTRE LES QUATRE GROUPES DIALECTAUX 7I

«st souvent impossible ; mais on peut le faire en quelques cas, et il importe d'examiner les traits communs à plusieurs des quatre grands groupes dialectaux.

L'une des particularités les plus singulières du grec entre toutes les langues indo-européennes est l'emploi d'une particule destinée à préciser la valeur de l'optatif et du subjonctif et à renforcer ces formes modales. Or, cette particule, introduite par le grec, diffère suivant les dialectes. Elle est «v en ionien-attique ; partout ailleurs, elle est de la forme xev, zs, xa : /.s en éolien d'Asie, en thessalien et en cypriote, xa en béotien et en grec occidental. On serait tenté de croire que av est une particularité de rionien-attique, si on ne le retrouvait en arcadien ; l'arcadien a d'ailleurs aussi trace de ■/,£ ou xa dans et x'av. Ce qui montre que cette concor- dance n'est pas fortuite, c'est que la particule conditionnelle qui varie, on le sait, d'une langue indo-européenne à l'autre et qui, en grec comme ailleurs, résulte d'un développement relativement récent est et en ionien-attique et en arcadien, al dans tout le grec occidental et l'éolien ; le cypriote paraît avoir une particule aberrante -q ; on ne connaît pas la forme pamphylienne. Pour la conjonction indiquant le temps, l'ionien- attique, l'arcadien et le cypriote ont oiz ; le pamphylien a ho'/.x, avec le grec occidental ; le lesbien cta a l'air d'une contamination de ozz et de oxa, et Yjvixa, T'/]vixa de l'attique éveillent l'idée que -xa ne serait pas étranger même à l' ionien-attique. En regard de Aai de tous les autres dialectes, mot qui n'a pas d'étymologie claire et dont on ne sait au juste comment il s'est formé, on a à Gypre xaç, qui se retrouve sporadique- ment en